Affichage des articles dont le libellé est féminisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est féminisme. Afficher tous les articles

jeudi 15 septembre 2011

Pourquoi Colonel Reyel nous prend pour des poires, démonstration en 2 parties 7 sous-parties.


La chanson Aurélie, du chanteur Colonel Reyel,  fait en ce moment ce qu'il convenu d'appeler un buzz. Comme je manque totalement d,originalité, j'y contribue en ajoutant mon bourdonnement à la foule.
Si vous n'étiez pas en France cet été, ou que vous vivez sans regarder la télé ni écouter la radio, vous pouvez mettre à jour vos connaissance en cliquant sur «play» : 




Bon, on va passer sur la qualité musicale du morceau, qui me semble être une sombre bouse et qui a l'extraordinaire capacité de rester dans le crâne après une seule écoute. Cela suffirait à rendre ce morceaux détestable, mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les paroles, et le message. En effet, la chanson est accusée de faire de la propagande anti-avortement. 
Le scénario est le suivant : l'héroïne de la chanson éponyme, Aurélie, est accidentellement enceinte à 16 ans. Contre l'avis de ses parents et de son entourage, elle décide de mener sa grossesse à terme. 
Le chanteur se défend de soutenir un tel point de vue, et assure que le but de son propos n'est pas d'aborder la question de l'avortement, mais de «briser un tabou», celui de la maternité adolescente heureuse.

À la première écoute, les paroles de la chanson semblent mesurées, et l'accusation de propagande pro-vie exagérée. Toutefois, comme mes lecteurs sont des gens intelligents, ils savent que lorsque que quelqu'un parle de «briser un tabou», si possible «courageusement», on peut parier que ce qui suivra sera une belle affirmation bien réactionnaire. Comment démêler le vrai du faux ? Avec de bonnes vieilles méthodes apprises justement à 16 ans : l'analyse de texte. 

Nous allons donc ici détailler pourquoi ce cher Colonel se fiche ouvertement de notre pomme (je sais, je viens de tuer le suspense)


1 - utiliser les techniques des mouvements pro-vie.

La ligne de défense de Colonel Reyel, c'est affirmer que son texte ne condamne pas l'avortement, mais met en valeur le choix : dans son scénario, Aurélie choisi librement, malgré la pression de ses parents, d'avoir un enfant. Ce faisant, il reprend exactement les termes des mouvements pro-vie.

a- le choix d'un vocabulaire biaisé.

D'une part, l'utilisation d'un vocabulaire biaisé : Aurélie «attend un enfant» au lieu d'être enceinte. Elle veut qu'on l'appel «maman» et on parle de «donner la vie».
Lorsqu'on affirme à une femme enceinte que, même si grossesse en est à son tout début, elle est déjà mère, qu'elle porte un enfant et qu'elle se trouve en position de donner la vie, on lui dénie tout droit au choix : quelle femme accepterait sereinement de «donner la mort» en «tuant l'enfant» dont elle est déjà «la mère» ? 
On notera également que si l'auteur emploi des euphémismes pour parler de la grossesse ou de l'accouchement, il est en revanche très direct lorsqu'il s'agit de l'autre choix : jamais on ne parle d'interruption de grossesse, encore de l'aspect volontaire que peut revêtir cette intervention : jamais on ne parle d'IVG, mais toujours d'avortement.

L'usage de ce vocabulaire exclu la notion de choix, et pose dés les premiers mots l'idéologie dans laquelle s'inscrit ce texte.

b- l'isolement de la jeune fille

Ensuite, on présente l'entourage de la jeune fille comme des pressions. Ses parents, ses amis, «lui conseillent l'avortement» mais, lorsqu'elle refuse de suivre ce «conseil», elle se retrouve à la porte de chez elle. 
Un conseil suivit de telles conséquence n'est pas un conseil, mais une pression, un chantage. 
Le chanteur ne franchit jamais la ligne jaune en disant expressément que l'avortement c'est mal. Mais dans ce texte, tout ceux qui pensent que pour une jeune fille de 16 ans, avoir un enfant n'est pas une bonne idée, sont systématiquement désavoués. En revanche, Aurélie est glorifiée et renforcée dans son choix - elle triomphe de toutes les galères, son choix «est la plus belle chose qui soit». 

Discréditer l'entourage de la femme enceinte est une technique des mouvement pro-life «Votre partenaire ou les membres de votre famille peuvent être favorable à la solution de l’IVG, mais il est utile d’en parler à quelqu'un « en dehors »  qui n'est pas pris dans l'émotion d'une grossesse non planifiée.»[citation extraite du site ivg.net, qui, sous couvert d'un site national portant sur l'IVG est en réalité une vitrine pro-life, dont la manipulation est brillamment exposée ici.]


c - le choix des sentiments contre le pragmatique

On n'entendra pas, dans la chanson, les arguments de l'entourage de la jeune fille. On aura en revanche la position d'Aurélie, qui n'est étayée que par la sensation «d'être prête», sensation détachée, donc, de toute situation économique ou sociale. 
Dans cette perspective, devenir mère est une expérience transcendante, qui dépasse les contingences du monde matériel, ce qui semble un peu trop loin de la réalité pour être un point de vue neutre.

Enfin, chaque refrain (qui reste bien en tête) nous rappel que si Aurélie n'avorte pas, c'est parce que «elle voit les choses autrement». Si plusieurs personnes - parents et amis -  défendent la position de l'IVG, elle est seule à défendre son point de vue, qui est présenté comme un choix personnel, libre de toute influence. Un choix difficile à faire, de surcroît, puisque personne n'est de son côté. 

Aurélie est seule : elle devient une héroïne, martyre et courageuse. Lorsqu'elle refuse de suivre les «conseils» de ses parents, elle se retrouve à la rue : son statut de martyre est alors renforcée, et l'inhumanité de son entourage est alors exposée au grand jour : d'abord ils la poussent à avorter, puis ils refusent de l'aider. Ils sont rattrapés in-extremis dans le clip lorsque la jeune mère sonne chez ses parents, son bébé dans les bras. Émus, ceux-ci l'accueillent à bras ouverts : triomphe là encore des sentiments.

d- laisser croire l'ouverture au débat

Le dernier couplet de la chanson dit ceci :

«Voilà ce que je dirais si je devais donner mon avis,
Mettre un enfant au monde ne devrais pas être punis,
C'est la plus belle chose qui soit et si tu le nies,
C'est que tu n'as rien compris»

Le premier et le quatrième vers illustrent la mauvaise foi du chanteur : «si je devais donner mon avis » sous entend qu'il n'a, depuis le début de la chanson, exprimé aucun avis mais une suite de fait bruts. 
Or, il ne s'agit pas travail journalistique, mais d'une fiction dont il est l'auteur. À ce titre, du premier au dernier vers, ce sont ses idées qui sont exprimées. 
Cette position de fausse neutralité, qui le mettrais dans la position d'un juge rendant son verdict après exposé des faits - position extrêmement valorisante donc - est totalement contredite par la fin du paragraphe «Si tu le nie, c'est que tu n'a rien compris».

Le chanteur fait mine d'ouvrir le débat,  en ne donnant «que» son avis, mais il le ferme définitivement en discréditant toute critique éventuelle par ce «tu n'as rien compris». Colonel Reyel est donc bel et bien un manipulateur.
Faire mine d'ouvrir le débat pour refermer violemment la porte est également une technique des provie. Plutôt que de monter des actions frontalement opposées à l'avortement, ils préfèrent donner l'impression du choix et se placer dans une posture de conseil. Le site ivg.net, cité plus haut, se présente ainsi comme une structure de conseil et s'en donne toutes les apparences visuelles. Cependant, le fond est univoque : l'IVG est présentée comme une option à éviter, présentation à charge des conséquences que peut avoir un avortement dans la vie d'une femme etc... le tout présenté, bien sur, dans un souci affiché «d'information».



Cette chanson ne se pose pas expressément contre l'avortement. En revanche, elle glorifie l'autre option, c'est à dire le fait d'avoir un enfant, quel que soit l'âge ou la situation économique de la femme. Considérer que ces deux points de vue peuvent coexister sans se heurter relève au mieux de la naïveté.

Même si c'était un choix de vocabulaire accidentel, on n'aborde pas un tel sujet lorsqu'on est un chanteur à succès chez les adolescentes, sans peser chaque mot de son texte. Au mieux, c'est irresponsable. On notera avec intérêt que le clip avec paroles est en ligne sur le site provie-france.


2 - Colonel Reyel valeureu défenseur des mères adolescentes : Du bien beau story-telling

a - Réécrire le réel

Quel donc cet «avis» que le chanteur nous enjoint à partager avc lui sur la situation d'Aurélie ? Il st explicitement exprimé dans le dernier couple : «Mettre un enfant au monde ne devrait pas être punis».
Le chanteur répète, à longueur d'interview, qu'il cherche avant tout à défendre les mères adolescentes.

Il semble ici nécessaire de rappeler que, dans ce pays, avoir un enfant n'est nullement «puni». La politique française concernant la natalité se traduit par un certain nombre d'aides publiques, allant du congé maternité à la possibilité de congé parental en passant par des avantages fiscaux concédé aux parents : et c'est très bien comme ça. Il est important et nécessaire que l'État s'implique dans le monde de la petite enfance. 
De plus, les cocoricos qui résonnent tout les ans à l'Assemblée Nationale lorsqu'on y annonce notre taux de fécondité hors normes en Europe, laissent entendre que la maternité est très bien vue en France. L'injonction de maternité, que subissent de plein fouet les nullipares trentenaires, confirme cette impression. Il y aurait d'ailleurs là un véritable tabou à briser : celui des femmes qui décident de ne pas avoir d'enfant, et qui vivent très heureuses de leur choix. Mais bon, ce n'est pas le sujet ici. (Pour celles et ceux que ça intéresse, lire ici et )

b- Des arguments de pacotilles

Il y aurait pourtant de véritables manières d'aider les jeunes mères. Les structures sociales qui aident à assumer ce choix se délitent. Les maternités ferment alors que les naissances augmentent. Les places en crèches sont rares, les assistantes maternelles également, et tout ceci représente un budget non négligeable. Les écoles maternelles subissent de plein fouet les réductions des effectifs actuels dans l'enseignement. Enfin, lorsque les femmes cessent de travailler pour élever leurs enfants, leur retraite est amputée d'autant, sans compter les difficultés supplémentaires qu'elles rencontrent lorsqu'elles doivent à retrouver un emploi.
Colonel Reyel n'aborde aucune de ces questions. Une manière de soutenir les jeunes mères isolées pourrait être de dénoncer la faiblesse de ces structures qui, en permettant aux femmes de faire garder leurs enfants à moindre frais, leur ouvre la possibilité d'occuper un emploi. Non pas parce que le travail est quelque chose d'épanouissant (cette blague!) mais parce qu'il permet d'obtenir un salaire, et de garantir à ces femmes une indépendance.

Il pourrait également aborder la question de la reprise d'études à l'âge adulte. Dans un pays ou le diplôme prime sur l'expérience au moment de l'embauche, les cours du soir et les aménagements du temps d'étude sont quasiment inexistants. Reprendre ses études à temps partiels est compliqué, à la fois parce que les aménagement d'emploi du temps, à l'université par exemple, sont marginaux, et parce que le public reste majoritairement celui de la fac : des jeunes adultes n'ayant connus que les études. Y trouver sa place lorsqu'on a fait autre chose de sa vie est difficile, et peut mener à l'abandon pur et simple du cursus entamé. Militer pour la valorisation des parcours professionnels ou pour l'aide à l,accès aux études à l'âge adulte pourrait être une manière efficace et concrète d'aider ces jeunes filles. Pourtant, là encore, pas un mot.

Le chanteur préfère rester sur la vision bucolique qui consiste à «donner la vie» parce qu'on s'y «sent prête», comme si on pouvait vivre hors du monde réel, que celui-ci n'avait aucune incidence sur nos vies. Or, c'est faux. De bons sentiments ne suffisent pas à vivre, et encourager ces jeunes filles qui «se sentent prêtes» sans exposer en détail les situations auxquelles elles risquent d'être confrontées est irresponsable.

c - Non, avoir recours à l'IVG en 2011 en France n'est pas aisé

En affirmant «briser un tabou», Colonel Reyel laisse entendre que, si la grossesse adolescente est absente du débat public, la promotion et l'accès à l'IVG y serait très présente.

Rappel légal : depuis 1975, la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse, dite loi Veil, fait de la femme enceinte la seule apte à décider si elle souhaite interrompre ou poursuivre sa grossesse. Il lui est demandé un délais de réflexion de 7 jours entre la première consultation et l'interruption de grossesse. l'IVG doit être effectuée dans les 12 premières semaines d'aménorrhées, 14 semaines depuis la modification de la loi en 2001.

Nous avons une belle loi. Même si les délais sont dans la moyenne basse des pays de l'Union Européenne, le texte considère les femmes comme des adultes, et il ne leur est demandé aucune autorisation, comme celle de leur époux, d'un psychiatre (Espagne) ou encore de l'évêque (Allemagne). [ref. Xavière Gauthier, Naissance d'une liberté]

Pourtant, ce texte comporte une faille : il s'agit de la clause de conscience. En effet, «aucun médecin n'est tenu d'effectuer une IVG» au cas ou cet acte heurterait ses convictions philosophiques, morales ou religieuses. Les femmes peuvent donc en effet prendre la décision d'interrompre leur grossesse comme elle le souhaite, mais si les médecins refusent, que faire ?
Certes, la loi oblige un médecin qui refuse de pratiquer des IVG à référer la patiente à un confrère ou une consœur qui lui/elle, pratique des IVG. Mais le nombre de médecins faisant jouer cette clause est en constante augmentation, et, mathématiquement, ceux qui pratiquent des IVG voient leurs planning surchargés, et les délais d'attentes augmenter... jusqu'à parfois dépasser la limite légale.

Cette clause de conscience est critiquée, mais elle ne disparaît pas de la loi (à se demander si, par hasard, les médecins catholiques ne seraient pas plus représentés à l'assemblé nationale que les femmes enceintes, mais c'est un autre sujet). 
Si je le pouvais, je proposerais cet amendement à la loi : «aucun médecin n'est tenu de pratiquer une IVG, sauf si il est gynécologue».
Un psychiatre ou un radiologue est un médecin. Toutefois, la gynécologie ayant peu de chance de faire partie du quotidien professionnel de ces praticiens, on peut légitimement supposer que leurs connaissances sur le sujet sont rapidement dépassées une fois les études terminées. Dans un tel cas de figure. J'avoue trouver rassurant que l'on ne puissent pas légalement obliger ces médecins à pratiquer des IVG.
Cependant, les gynécologues qui se spécialisent dans «l'étude de l'organisme féminin et de son appareil génital» ne devraient pas pouvoir se dérober. Interrompre une grossesse concerne la gynécologie, tout autant que le fait de suivre une grossesse jusqu'à son terme, ou encore de proposer une contraception adaptée. À ceux qui me rétorqueront que l'on peut choisir de devenir gynécologues pour «mettre des bébés et monde et pas l'inverse», je répondrais que ce n'est pas en option. En choisissant la spécialité gynécologie, on s'engage pour tout ce qui concerne la vie reproductive d'une femme, et cela peut inclure l'avortement. Si l'avortement pose un problème éthique au futur gynécologue, il est peut-être temps de changer de se concentrer sur la gynécologie gériatrique ou de choisir une autre spécialité parmi la vingtaine existante. (et puis ce ne sont pas les médecins qui "mettent au monde" les bébés. Ce sont les femmes qui accouchent. simple rappel)


En conclusion...

En ne franchissant jamais la ligne jaune de la condamnation express de l'avortement, Colonel Reyel s'affiche en vertueux défenseur des mères adolescentes. Pourtant, en faisant usage des mêmes méthodes que les mouvements pro-vie, il donne du poids à leur discours. Chanteur à succès chez les adolescentes (voir les commentaires sur son site) il porte, comme toute personne qui prend la parole dans l'espace publique, la responsabilité de ses propos.
Loin de défendre les mères adolescentes, il ne leur propose, avec cette chanson, qu'un texte sucré sans aucune implication sociale, ni aucune perspective d'émancipation. Aurélie ne peut espérer, au mieux, que de rentrer chez elle, à l'abri dans le cocon familial de ses parents. 
Bref, soit le chanteur se paye notre tête en feignant ne pas comprendre ce qu'on lui reproche, soir il a, comme cela a déjà été affirmé, la capacité d'analyse d'un bulot.
En parlant de bulot, Jeanne Cherhal répond en chanson à Colonel Reyel (pour comprendre le lien avec le bulot, il faut cliquer sur la vidéo)



Et enfin, après avoir parlé des site provie dans le cœur de l'article, voici ici une liste de liens utiles et non partisans (non partisans s'entendant comme sans lien avec un parti politique) sur les questions abordées :
le planning familial, qu'on ne présente plus.
- le site de Martin Winckler, truffé d'informations sur la contraception et sur le droit au choix.
Zone Zéro Gêne, mine d'informations sérieuses et légères sru totu ce qui tourne autour du sexe, tenue par la trés compétente Marie Gaëlle Zimmerman.
IVG Je vais bien merci, dont j'ai déjà parlé ici, qui affirme haut et fort qu'avorter n'est pas obligatoirement un drame dont on ne se remettrais pas.

dimanche 26 juin 2011

Osez ne pas se tirer une balle dans le pied !

Si vous ne l'avez pas encore vue dans la rue, vous l'avez peut-être vue sur internet, je parle de la dernière campagne de l'association Osez le Féminisme : Osez le Clito!

affiche de la campagne Osez le clito! 2011


Cette campagne fait débat dans le milieu féministe. On assiste donc, sur des blogs féministes, à des tirs à boulets rouges sur cette campagne "agressive", "pas prioritaire" (Isabelle Giordano dans service public, sur France Inter, 20/06/11), "avec une affiche moche"... 
C'est toujours triste de voir des féministes reprendre plus ou moins consciemment les arguments des antiféministes. Parce que les féministes agressives, l'aspect "non prioritaire" des questions féministes dans le débat politique, c'est tout de même des grands classiques de l'antiféminisme!

En fait, ce qui est reproche à cette campagne, c'est de venir de l'association Osez Le Féminisme, qui serait une officine éléctorale du Parti Socialiste. Je met un conditionnel parce que d'après ce que je lis, ces "accusations" ne sont pour ainsi dire jamais étayées de preuves. La porte-parole est certes membre du PS, mais comme l'association compte quelques membres tout de même, dans plusieurs villes du pays, ramener l'association d'OLF à la seule personnalité de sa porte-parole est peut-être un peu rapide.

Pour être honnête, je n'ai pas la moindre idée des liens entre Osez le Féminisme et le Parti Socialiste (ou tout autre parti politique, d'ailleurs), mais j'ai bien envie de dire "et alors?"... (Un parti républicain de centre gauche, qui a des chances d'accéder au pouvoir dans un an si il se débrouille bien, serait associé à une association féministe? Euh, je cherche le scandale là...)

Ce que je vois d'Osez le Féminisme, c'est une association qui en quelques années à réussi à poser des questions féministes - autre que les représentations des femmes dans la pub- sur la place publique, chose qu'on avait pas vu en France depuis une vingtaine d'années tout de même, en touchant un large public. Des réunions et des manifestations de femmes, qui se regroupent pour parler de leur place dans la société et en revendiquer une meilleure. Des femmes qui se rassemblent et qui débattent de sujets politiques et féministes! Et en tant que féministes on cracherait là dessus ?

On leur reproche de surfer sur le travail mené depuis des années par d'autres : les travaux sur le clitoris sont menés depuis 10 ans par des chercheuses et des médecins, le site vie de meuf est une copie de sexisme ordinaire ) Tout ceci n'est pas faux, mais OLF réussi à amener ces débats sur la place publique, à leur donner une aura médiatique, ce qui est aujourd'hui nécessaire pour faire passer le moindre message...le pragmatisme ne fait pas rêver, mais ce serait dommage de s'en priver non ?

Le féminisme d'OLF est trop sage parce qu'il est abolitionniste (contre le prostitution) et contre la GPA (Gestation Pour Autrui, les mères porteuses quoi) ? Peut-être, peut-être pas, après tout ces sujets font débat au sein du mouvement féministe dans son ensemble, comment une association pourrait représenter toutes les variantes du féminisme sans se contredire ?

Je comprend parfaitement que pour des militantes informées, Osez le Féminisme puisse ressembler au féminisme pour les nuls (trop caricatural ici, pas assez engagé là) et soit donc forcément décevant. Mais, scoop, beaucoup de femmes NE SONT PAS FÉMINISTES. Pour elles, "féministe" c'est une insulte, et tout nos débats sur les multiplicités des facettes du genre, ou encore l'excision symbolique que sont les planches anatomiques des sexes féminins représentés sans clitoris, elles peuvent très bien 1/ ne pas les connaître, 2/ ne rien en avoir à carrer. Et c'est à elles qu'il faut parler, sous peine de devenir (demeurer?) un groupuscule sans pouvoir, mais ou on resterait bien au chaud entre nous. 

Le féminisme concerne toutes les femmes, pas uniquement celles qui lisent Christine Delphy avec un surligneur à la main pendant leurs vacances (Et je vous assure que ça, c'est une super lecture de vacances...à alterner avec le dernier Fred Vargas si vous y tenez), pas uniquement celles qui sont hyper impliquées dans les droits des prostituées et des transgenres. OLF vise un public large, pas assez engagés peut-être au yeux des militantes de longue date, mais un des principaux obstacle à la définition de l'identité féministe aujourd'hui, au fait d'être capable de dire "je suis féministe", c'est l'isolement dont on souffre. Seule face à son écran, parcourant blogs et forums, on trouve bien évidemment de quoi construire ses théories, affiner ses points de vue, mais peut de gens avec qui en discuter dans la vraie vie. C'est une démarche pro-active, et tout le monde n'a pas le temps, l'envie, ou l'idée de la mener.

Alors on ne reproche pas à une association féministe d'essayer de toucher le plus grand nombre de femmes. Et si on est pas satisfaite par la manière dont le débat est mené, on le dit, certes, mais on donne des liens pour aller plus loin. Alors si certains ou certaines sont intrigé-e-s par l'affiche Osez le Clito et se demandent si vraiment un clitoris ça ressemble à ce grand truc rouge, il faut aller lire Gaëlle-Marie Zimmerman et les entrailles de Mademoiselle. Et si on a un peu de temps, on regarde ce génial documentaire d'arte :  Le Clitoris, ce cher inconnu. 

Clitoris, modélisation 3D
Ah et puis il faut aussi lire Crepe Georgette aussi!

samedi 14 mai 2011

avortement dans les séries télé : y a de l'espoir!

Dans les entrailles de ce blog dort un brouillon de texte sur le traitement de l'avortement dans les séries télé.  Je l'avais laissé dormir dans un coin. Et puis hier, j'ai regardé le dernier épisode diffusé de Private Practice, série diffusée aux États-Unis sur ABC. Je me suis dit que ça pouvait faire l'objet d'un billet ici, sorte de complément au billet portant sur le site IVG, je vais bien, merci.

Ce premier texte partait d'un article paru sur le site des séries et des hommes, et recensait les différentes séries ou l'avortement était abordé, pour conclure que 
- soit l'avortement n'était jamais évoqué même lorsqu'il paraît évident (Gabrielle et Lynette dans Desperate Housewives
- soit la femme enceinte défend une position pro-choice, mais décide toujours de poursuivre sa grossesse (Miranda dans Sex and the City)
- soit l'avortement à lieu, mais, comme les filles de 343 salopes le dénoncent, la femme en souffre, compte les anniversaires de l'enfant qui aurait pu être etc... (Claire dans Six Feet Under)

L'auteur conclue à la couardise des scénaristes, ou leur fainéantise.
Or, on a peut-être ici enfin une position courageuse et originale, et ça vaut la peine qu'on se penche dessus.

Pour ceux qui ne connaissent pas la série, Private Practice,  il s'agit d'un spin-off de Grey's Anatomy, centré sur le personnage de Addison Montgommery-Forbe-Shepard, chirurgienne très brillante à la vie sentimentale désastreuse, qui quitte Seattle pour Los Angeles dans le but de redonner un sens à sa vie, en allant travailler avec d'anciens amis d'université dans une clinique privée spécialisée dans les problèmes de fertilité.
Bon, donc on part d'un soap, pour créer un autre soap, qui possède comme avantage sur le premier de se passer au bord de la mer, dans une ambiance de luxe. Au milieu de la petite dizaine de séries que je suis sur une base hebdomadaire, je me demande parfois pourquoi je continue à regarder celle-là, qui, sur le papier au moins, est tout de même assez faible, entre Dr House, Mad Men et Doctor Who. Mais en regardant l'épisode de cette semaine, je me suis dit que cette série valait la peine d'être regardée, et diffusée sur un network américain, pour les positions politiques qu'elle affiche finalement assez régulièrement.

La spécialité de la clinique Ocean Side permet en effet de poser des questions d'éthiques, à la télévision, au milieu d'un soap apparemment inoffensif. Dés le premier épisode, une femme dont le mari meurt d'une crise cardiaque en faisant un don de sperme veut être inséminé grâce à ce dernier don. Dans un autre épisode, une mère porteuse enceinte de triplés tombe dans le coma à cause justement de cette grossesse difficile : cas d'éthique, qui décide des décisions médicales ? Le mari de la mère porteuse ? Les futurs parents des triplés ? Et la question de l'avortement apparaît aussi de temps en temps, pas beaucoup,  mais au regard de la situation des États-Unis sur cette question, on ne peut que saluer l'initiative.

C'est la deuxième fois, en 4 saisons, que cette question est abordée de manière frontale.

En 2008 :
Saison 3, épisode 12, «Best Laid Plans».

La première fois, on mettait en scène la fille (Maya) d'une des médecins (Naomie) travaillant la clinique, qui était enceinte à 15 ans. Sa mère, catholique et surtout fervente pro-life, terrorisée par la situation, entraînait de force sa fille dans le bureau de sa collègue (Addison) pour la forcer à interrompre cette grossesse. 
La position contradictoire de la mère, ainsi que le violence de son action, donnait lieu à une discussion entre elle et ses deux collègues féminines (Addison et Violet), chacune ayant avorté plus tôt dans leur vie. Les deux collègues insiste sur la question du choix (qui doit être fait par la femme enceinte, pas par une personne tierce, y compris sa mère). On n'échappe toutefois pas tout à fait au discours sur les regrets inévitables, et la douleur à vivre une telle épreuve.
Plus tard, juste avant l'intervention, la jeune fille, complètement perdue, demande à son médecin (Addison) ce qu'elle doit faire. La scène dure 3 minutes, et pendant ces trois minutes, Addison expose, explique, que c'est son choix. Qu'à ce stade de sa grossesse, il ne s'agit en aucun cas d'une vie biologiquement indépendante de son propre corps, et qu'en conséquence, la loi californienne lui laisse toute latitude pour décider de l'issue de cette grossesse jusqu'à, je crois, 24 semaines.

Finalement, Maya décide de poursuivre sa grossesse et d'élever son bébé. C'était la conclusion logique si on additionnait "éducation familiale qui a gravé l'idée que l'avortement est un crime" + "intégration de la liberté de choix". Comme on fait un choix en fonction de nos repères politiques et moraux, une autre conclusion aurait été très étonnante.

C'est pour ça que j'était très colère quand, en cherchant des extraits vidéo de cet épisode, je suis tombée sur des édito enflammés de anti-choice, qui étaient emballés par cet épisode, trouvant que c'était un magnifique plaidoyer contre l'avortement. Vraiment, ils n'avaient rien compris, et c'était la confirmation que ces fanatiques là sont non seulement sectaires, mais stupides.

Apparemment, les scénaristes sont d'accord avec moi. Et, comme le message n'a pas été totalement compris la première fois, on repose la question cette semaine dans des termes beaucoup plus simples, et plus choquant surement pour les anti-choix (oui, "anti-choix", "pro-vie", je trouve ça vraiment trop flatteur comme titre). 

En 2011 :
saison 4, épisode 21, «God Bless the Child».

On a donc cette fois-ci une jeune femme, Patty, d'un peu moins de trente ans, enceinte malgré un premier avortement, raté par un médecin incompétent. Elle se rend compte qu'elle est encore enceinte à 19 semaines de grossesse. La voici devant un choix : continuer la grossesse, ou avorter, sachant que la procédure à ce stade la grossesse est plus lourde.
Cette fois, le positionnement politique de la série ne laisse aucun doute, comme on peut le voir en détaillant les rôles et actions de chacun des personnages impliqués au fil de l'épisode.

La femme :

Patty s'est tout d'abord rendue dans une clinique spécialisée, mais celle-ci était bloquée par des militants anti-choice, qui l'ont insultée et terrorisée. Malgré cela, elle s'est ensuite rendue chez un médecin privé pour avorter, et celui-ci rate.
Poursuivant des études supérieures (elle prépare un MBA de quelque chose), sans argent, elle ne veut pas de cet enfant. Et lorsqu'elle apprend qu'elle est malgré tout cela toujours enceinte, sa première réaction, c'est de demander à son médecin de mettre fin à cette grossesse.

Aprés un peu de temps de réflexion, elle revient à Ocean Side et demande cette fois à être admise pour un avortement. Elle tombe cette fois-ci sur une militante anti-choix (celle qui, il y a une saison, voulait forcer sa fille à avorter bien qu'elle soir persuadée que c'est un meurtre), qui, sa petite-fille dans les bras, lui déroule tout un discours visant à la convaincre de poursuivre sa grossesse, et d'élever le bébé. Déstabilisée, elle repart sans être admise.

Lorsqu'elle revoit à nouveau son médecin qui lui explique que quel que sera son choix elle la soutiendra, elle décide en effet d'avorter.

À travers le parcours de cette femme, on a une liste des difficultés que rencontre une femme adulte, en pleine possession de ses facultés mentales, pour exercer son droit à l'avortement. Sont montrées à la fois les méthodes immédiatement violentes des militants anti-choix, comme l'occupation des cliniques ou les insultes, mais aussi le versant présentable de leur action, le discours d'aide et de douce culpabilisation, qui n'est pas non plus montré sous son jour le plus favorable.

Le médecin : 

C'est toujours Addison. On sait déjà (si on a suivi la série, et c'est rappelé au cours de l'épisode) qu'elle a elle-même avorté deux fois, et qu'elle essaye désespérément de tomber enceinte. Mais on sait surtout qu'elle est un médecin qui pratique des avortements.

Elle tient un discours parfaitement cohérent à la fois à ses collègues, à sa patiente, et à sa collègue et amie Naomie qui tient ici le rôle de la militante pro-life.

À ces collègues, elle évoque sinon sa réticence, du moins son inconfort à l'idée de pratiquer un avortement tardif. Toutefois, elle défend sa patiente face à celui qui demande si elle utilise l'avortement comme contraceptif (Cooper), et face à son amie (Naomie) qui tout de suite renomme l'avortement tardif «avortement par naissance partielle», rappelant au premier que quand bien même ce serait le cas, en tant que médecins ils ne sont pas là pour juger, et à la seconde que le terme qu'elle emploie n'est pas neutre et qu'elle n'acceptera de discuter avec elle que si elle accorde son vocabulaire sur des définitions légales.

Dans les deux cas, elle a recours sinon à la loi, du moins à l'éthique, pour consolider sa position. Elle est appuyée par sa collègue Violet, qui rappel que c'est la cour suprême qui a tranchée en faveur du droit de la femme à choisir.

Face à sa patiente, elle commence par énoncer les faits «vous êtes toujours enceinte», «vous pouvez en effet interrompre cette grossesse mais il faut que vous sachiez en quoi consiste cette procédure qui est plus lourde que la première». Sans tenter de lui faire peut, elle ne cache pas à sa patiente les difficultés médicale, psychologiques ou morales qui peuvent se poser à elle.
Toutefois, si les détails semblent être violents, ils sont tout à fait cohérent avec l'attitude d'Addison : elle défend le droit de sa patiente à choisir. Or, pour pouvoir faire un choix éclairé, il faut avoir conscience de tout les paramètres.
Ceci posé, elle lui assure longuement et fermement que, quel que sera son choix, elle la soutiendra.


Ce discours-là est déjà courageux (je me répète) à la télévision américaine. Qui plus est sur un network (abc) qui est aussi la chaîne qui diffuse la trés conservatrice série Desperate Housewives.
Et je me demande d'ailleurs dans quelle émission française on a pu voir ce sujet abordé avec autant d'engagement, mais je ne connais finalement que très peu les séries françaises récentes. N'hésitez pas à compléter en commentaires.

Mais le discours qu'elle tient à Naomie est particulièrement fort. N'ayant pas trouvé cet extrait en ligne, je vous fait le récit de la scène. 

Addison, en tenue de bloc, se lave les mains, prête à intervenir sur sa patiente. Elle a le regard pensif, douloureux, mais on y décèle aussi de la colère.
Naomie, même tenue, est à côté d'elle. Elle lui demande si elle est sûre de ce qu'elle va faire.
Addison, les yeux dans le vague, dit que le bébé qu'elle aurait eu si elle n'avais pas avortée aurait aujourd'hui 6 ans, que ça aurait surement été une fille, qu'elle se serait appelé Ceyla. On sent sa douleur. 

Naomie : Comment peux-tu pratiquer cet avortement alors que tu as des regrets concernant le tien ?

Addison : Peut-être que c'était ma seule chance d'être enceinte. Mais malgré ça, pour moi, c'était la bonne décision à ce moment là.... Je ne prend pas ça à la légère Naomie, j'essaie de séparer ce que je veux d'un point de vue personnel, de ce que je dois faire professionnellement, et ça me tue. Je voudrais étrangler le médecin qui a raté ça au début. Ça vient de loin hein ? Mais pourquoi Patty ne peux pas avoir ce qu'elle veut ? Un avortement sécurisé et légal, sans jugement ? Pourquoi est-ce qu'elle doit repasser par ça, encore ? Pourquoi je dois passer par ça ? Je déteste ce que je suis sur le point de faire mais je soutien le droit de Patty à choisir. Ce n'est pas assez de n'avoir qu'une opinion sur ce sujet. Parce que dans une nation de plus de 300 millions de personnes, il y a seulement 1700 (seventeen hundred, c'est bien 1700 ?) médecins qui pratiquent de avortement. Et je suis l'un d'entre eux."

Avec un tel discours, appuyé sur des bases légales rappelées tout au long de l'épisode, la position pro-choix est clairement mise en valeur. Les militants anti-choix sont ou des fanatiques terrorisant les femmes, ou tiennent le discours de Naomie, complètement décalé par rapport à ce que veux Patty. Sans diaboliser cette dernière (après tout, tout ce monde là doit pouvoir coexister au sein du même pays), on évalue son discours pour ce qu'il est : une opinion. Or, le discours d'Addison avant l'opération insiste sur le fait qu'une opinion ne fait pas tout.
Si on n'est pas débarrassés du discours des regrets et des comptes d'anniversaire, il me semble que c'est peu de chose par rapport à la position politique affichée, surtout dans un pays ou certains souhaitent rendre légal le meurtre de médecins pratiquant des avortements.

Enfin, même si Addison Montgomery est un personnage de fiction, et qu'elle n'est donc pas un des 1700 médecins qui pratiquent des avortement aux États-Unis, l'actrice joue un rôle finalement non négligeable sur le sujet. 
Elle fait, depuis 2008, l'objet de pression de la part de certain groupes anti-avortement, puisque son personnage représente la position libérale qu'ils refusent. Mais Kate Walsh s'est aussi publiquement prononcée pour l'abandon du programme d'éducation sexuelle portant sur l'abstinence, au profit d'un véritable cours d'éducation sexuelle. J'ai aussi trouvé une vidéo d'elle pour la promotion du planning familial américain. On l'avait aussi aperçu dans le clip Yes We Can en 2008. 
Et il a quelque chose de rassurant à se dire que non seulement la fiction peut diffuser des idées, mais que même hors du script, les acteurs peuvent continuer à porter ces idées là.

lundi 18 avril 2011

Je vais bien

Bon, au moins, j'avais bien prévenu que ce blog allait être très calme pendant quelque temps, ça se vérifie...

Si je vous raconte ma vie, ça risque d'être quelque peu ennuyeux. Je suis arrivée en France, et suis donc passé d'une fin d'hiver québécois qui ressemblait furieusement à un hiver français, à un été précoce. En clair, que je suis passée de la neige qui tombait derrière les fenêtres de la bibliothèque aux heures de glandouille dans l'herbe en quelques jours, et que suis encore tout euphorique de ce changement. (Là, mes 3 lecteurs européens se disent que oui, bon, il fait beau quoi, et les 4 Canadiens me haïssent.)

L'autre activité de mon existence actuelle (hormis me choper des allergies au soleil, question d'équité cosmique) consiste à prendre dans les 500 photos d'archives par jours, activité ô combien épanouissante, vous en conviendrez (en plus, ça fait MAL au dos).

Rien de bien passionnant, vous en conviendrez. Je vais donc plutôt relayer cet appel, intitulé je vais bien, merci, de la part des filles des 343 salopes.

Point histoire :

Le manifeste des 343, comme le rappel Wikipédia (j'ai des sources fantastiques) est une pétition, parue dans le Nouvel Observateur en 1971. Rédigé par Simone de Beauvoir, le texte réclame, tout simplement, le droit à l'avortement. Il est signé de 343 femmes, dont des personnalités telles que Catherine Deneuve, Françoise Sagan ou encore Nadine Trintignant.
Pourquoi « salopes » ? C'est une blague parue dans Charlie Hebdo la semaine suivante qui fait que le qualificatif est resté.
Ce texte est un élément important du combat féministe pour le droit à l'avortement en France, dans les années 1970 (droit obtenu en 1975).

Or, même si on dispose en France depuis 1975 du droit à l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), ce n'est pas encore facile. Les médecins manquent (ceux qui pratiquaient l'avortement par militantisme arrivent aujourd'hui à l'âge de la retraite), il n'y a pas vraiment de relève, pour différentes raisons. D'une part, l'IVG est un acte médical qui n'est valorisé ni socialement (« médecin avorteur » est un titre qui se porte mal en société) ni financièrement. D'autre part, les médecins n'y sont pas formés. La loi de 1975 permettant de surcroît au médecin de ne pas pratiquer cet acte sous couvert de la « clause de conscience », cette fameuse clause sert parfois d'échappatoire pour ne pas apprendre le geste médical (jugé inintéressant et/ou peu lucratif).
Et puis, dans un monde où aujourd'hui la contraception est plus facilement disponible, et où la lutte pour la libération des femmes est devenue celle de la parité, la question de l'avortement fait un peu désordre... on n'aime pas que les femmes y aient toujours recours... Et se multiplient, d'année en année, des discours qui commencent par affirmer bien haut que non non et non, on ne reviendra pas sur le droit à l'IVG mais que tout de même, toutes ces femmes qui avortent chaque année, c'est bien triste... que ça doive être un véritable drame psychologique pour elles. Non, que C'EST (forcément et obligatoirement) un DRAME dont elles ne se remettront que difficilement (si elles s'en remettent) !

Et aujourd'hui :

C'est contre ce discours là que le manifeste des filles des 343 s'élève, c'est ce que signifie le titre : j'ai avorté, et je vais bien, merci. L'idée, c'est que l'avortement est un droit, une option, et que ça ne signifie pas forcément traumatisme. Que parfois, c'est la bonne solution, et qu'on ne la regrette pas.

Alors comme ce discours, qui fait de l'avortement un drame dans toutes les circonstances, est un truc assez pervers, qui sous couvert de sollicitude donne de l'eau au moulin des mouvements pro-life, ce serait sympa d'aller faire un tour par . Les centres IVG ferment en France, faute de moyens, de personnels, de soutien politique. Ce genre de liberté est fragile.

Ensuite, si vous avez envie de rester dans le sujet, vous pouvez lire deux bouquins de Martin Winckler. Le Chœur des femmes, 600 p qui se lisent vite vite vite et qui donnent la pêche, et La Vacation, qui est beaucoup plus court, mais qui se lit beaucoup moins vite, parce que parfois, il faut reprendre son souffle.

Si la partie histoire vous intéresse plus, je vous recommande chaudement Naissance d'une liberté, de Xavière Gauthier.

Il y a aussi l'émission Du Grain  Moudre qui se demandait, le 11 avril dernier, si l'Église accordait - ou non - de plus en plus de place aux mouvements pro-vie. Émission que j'ai trouvé très intéressante, et qui me réconcilierait peut-être avec Caroline Fourest.

Voilà, moi qui voulais simplement faire un lien vers une pétition, j'ai encore pondu un article interminable... Sinon je viens de voir que la page Du Grain à Moudre est submergée (enfin, submergée, les commentaires de France Culture quoi) de commentateurs qui ont trouvé Carolien Fourest extrémiste et que l'avortement, c'est un crime. Il semble que le sujet attire les trolls, peut-être verrais-je les premiers débarquer ici. Mais bon, en guise d'avertissement, j'ai pas beaucoup de temps ces jours-ci, et donc absolument aucune patience pour ce genre d'activité. En clair, soyez sages, sinon je coupe :)

mardi 15 février 2011

Révolutions & féminisme ? Paternalisme & colonialisme !

(Comment ça mes titres sont nuls ?)

Ciel bleu, grand soleil, neige blanche encore toute belle de la tempête d'hier. Sous mon manteau, mes deux écharpes et mon bonnet (il fait -27°C !!!!), mes écouteurs et mon iPod. Dans mes oreilles, ceci

L'émission Du Grain à Moudre pose une question a priori intéressante pour toute âme un tant soit peu féministe, la place des femmes dans les révolutions d'Afrique du Nord, et leurs places dans les sociétés en construction.

J'entame dont les 7 minutes de marche qui séparent mon appartement du métro guillerette  à l'idée d'un débat intéressant. Sur cette courte distance, je me suis arrêtée 3 fois, tellement les termes du débat et les questions posées par l'animateur me paraissaient stupides ou, plutôt, empreintes d'un bon vieux paternalisme occidental. Et le paternalisme quand on parle de féminisme, moi je suis pas fan. Plutôt que de râler dans mon coin, je vous fais partager mon énervement.

Quelques points pénibles rien que dans le chapeau (texte disponible sur le site de l'émission) :

— Est-ce que c'est bon pour les femmes ? 

Dans la mesure où cette révolution a été menée, à ce qu'on a pu en lire, par l'ensemble de la population, sans distinction de genre, on peut supposer que les hommes comme les femmes trouvaient le régime précédent pour le moins insatisfaisant. À partir de là, j'imagine que les femmes trouvent que c'est plutôt mieux pour elles — et pour eux — de changer de régime.

 Le régime précédent avait accordé un certain nombre de droits aux femmes, ne risquent-elles pas de les perdre ?

Déjà, un régime politique n'accorde JAMAIS gratuitement et out of the blue des droits à une population minoritaire/opprimée. Les droits s'obtiennent par la lutte, qui peut parfois prendre uniquement la forme de débat démocratique, mais c'est rare, puisque par définition, les opprimés ont peu d'accès aux instances de décisions
Les noirs américains n'ont pas obtenu la fin de l'esclavage, puis de la ségrégation par la générosité du gouvernement américain (voir ici et ). 
Les conditions de travail des ouvriers se sont améliorées à la suite de grèves importantes, pas grâce à la générosité des employeurs. 
Le droit à l'avortement en France a été obtenu certes grâce au combat de Simone Veil, mais aussi, et surtout grâce aux actions de mouvements comme le MLF ou le MLAC (Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception.), qui ont posé le problème sur la place publique. 

C'est pareil pour les Tunisiennes, comme le rappelle d'ailleurs une des intervenantes du débat. La question du droit des femmes a donné lieu à un intense débat sur la place publique, et dans le monde politique. Si ces différentes avancées ont certes pu se faire grâce à un pouvoir politique plutôt progressiste, elles ont toutes des racines bien plus profondes, et ne sont pas des cadeaux faits gratuitement aux dominé-e-s.
Ensuite, si les Tunisiennes bénéficient d'un statut plus enviable que celui de leurs voisines Égyptiennes ou Marocaines, on ne parle pas d'égalité. Et ça, l'égalité, d'abord légale, puis réelle, ce n'était pas vraiment au programme de Ben Ali. A priori, dans le cadre démocratique qui peut émerger après cette révolution, elle a bien plus de chance de se produire.

— À propos du nombre de femmes en politique en Tunisie, 27 % au parlement tout de même, soit plus qu'en France : « Certes, ces promotions, comme toutes les autres sous la dictature de Ben Ali, dépendaient du bon vouloir du Prince. Mais que faut-il redouter le plus ? Le despotisme éclairé, avec son arbitraire, ou la revanche des archaïsmes religieux, longtemps réprimés ? »

J'avoue que celle-là est assez géniale, et je me suis exclamée à voix haute dans la rue « Non, mais c'est pas possible ! » en l'entendant (déclenchant quelques regards de la part de passants d'ailleurs...).
C'est vrai quoi, elles avaient une dictature corrompue qui leur donnait quelques droits, pourquoi ne pas s'être battue pour garder ce système ? Pas de liberté d'expression, de la prison politique, de la torture, qu'est-ce que c'est quand on à le droit de siéger dans un parlement fantoche, franchement ? Parce que maintenant qu'ils doivent ce gouverner tout seuls, ces idiots d'Arabes ne peuvent QUE mettre en place une dictature religieuse, rétrograde pour lafâme, et elles vont bien regretter le temps ou, sous Ben Ali elles avaient le droit d'avorter ou de voter (mais pas d'hériter hein, faut pas déconner non plus). 

Le fait que justement, les femmes tunisiennes soient majoritairement éduquées, et aient bénéficié d'un statut plutôt libéral, constitue pour elles une motivation pour s'impliquer dans la construction d'un nouvel état, et aller plus loin, vers l'égalité, et, en conséquence, un rempart, contre des mouvements extrémistes, ne semble pas venir à l'idée du journaliste, trop occupé à s'inquiéter pour elles, à penser pour elles...
Quant aux Égyptiennes, il semble que c'est en bonne partie parce qu'elles sont exclues de la vie politique qu'elles souhaitent un changement de régime. Fou non ?

Honnêtement je ne sais pas par quel bout il faut prendre cette phrase... déjà la certitude que cette révolution démocratique et non religieuse (pas un seul drapeau vert dans les manifestations, comme le rappelle une intervenante) ne pourra que déboucher sur une dictature islamique, c'est incroyablement méprisant pour cette population qui s'est battue pour mettre son dictateur à la porte. On ne peut certes jurer de rien, et il n'est pas exclu qu'à l'euphorie révolutionnaire succède la terreur (on a déjà vu ça), mais on ne pourrait pas, au minimum, leur accorder le bénéfice du doute ?

Quant aux archaïsmes religieux « depuis longtemps réprimés », est-ce justement le fait qu'ils aient été mis en sourdine n'aurait pas abouti à ce qu'ils aient une faible emprise sur la population ? Et que donc, s’ils parviennent à une nouvelle visibilité dans le champ démocratique, cela ne signifie pas obligatoirement qu'ils seraient largement représentés ? Après tout, la France a la joie de posséder dans son éventail de partis politiques le Front national — ouvertement xénophobe — le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers — catholique plus que traditionnel — ou encore le Mouvement Nationale Républicain de Bruno Mégret — extrême droite nationaliste. Personne ne conteste toutefois sérieusement à la France le statut de démocratie... De la même manière, les États-Unis voient prospérer sur leur sol des extrémistes religieux qui militent pour l'enseignement exclusif du créationnisme à l'école, et organisent des camps de vacances pour endoctriner les enfants. Ces groupes religieux avaient leurs entrées à Washington sous l'Administration Bush. Bien qu'on ait pu parler ici ou là de gouvernement religieux, personne n'est allé jusqu'à remettre en cause la nature démocratique du gouvernement des États-Unis.

Plus loin dans le débat, on arrive à la question du voile, et là aussi, ça mérite qu'on s'y attarde. Mais ça fera l'objet d'un autre billet parce que l'on change un peu de sujet (et je devrais être en train de bosser là...)



Cela dit, je vous conseille l'écoute du débat. D'une part parce que les trois intervenantes sont vraiment intéressantes (Nadia Chaabane , enseignante membre du Collectif national pour le Droit des femmes, signataire de la pétition pour ne pas exclure les femmes de la révolution tunisienne, Hélé Béji, écrivaine et essayiste, Nahla Chahal, sociologue, chercheuse au Arab Reform Initiative), et que leurs propos contredisent et nuancent intelligemment les idées reçues émises par l'animateur. D'autre part parce que cette position de Brice Couturier, qu'elle soit sincère ou bien mise en scène pour les besoins du débat, met en évidence tous les réflexes colonialistes occidentaux.