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jeudi 23 août 2012

Les élections, l'abstention, et les campagnes ratées d'incitation au vote.

En ce moment, le Québec est en période électorale. 

Résumé des épisodes précédents :

Depuis février 2012, les étudiants sont en grève contre la hausse des frais de scolarité de 75% décrétée par le gouvernement libéral au pouvoir (Parti Libéral du Québec, dit PLQ). L'intransigeance du gouvernement, au lieu de tuer le mouvement, lui a permis de grossir et de devenir une crise sociale qui devrait faire date dans l'histoire du Québec. Mais, après des mois de mobilisation intense, la fatigue ainsi que la torpeur estivale ont fait baisser l'intensité du mouvement. C'est ainsi en plein cœur de l'été que le parti au pouvoir a décidé de déclencher des élections, histoire de trouver une issue qui lui soit plutôt favorable.

images piquée quelque part symbolisant la course électorale,
parce que ce billet manquait d'illustration.
 
Ah oui, précision : ici, c'est le parti au pouvoir qui déclenche à sa convenance les élections, sachant qu'un même mandat ne doit pas excéder 5 ans. C'est aussi le parti en place qui redéfinit les contour des circonscriptions électorales en fonction de l'évolution de la population depuis le scrutin précédent.Oui moi aussi je trouve que question démocratie et répartition des pouvoirs, c'est problématique (les contours des circonscriptions, ça se fait ailleurs, en France notamment. Mais au moins les élections sont à date fixe). Ajoutons à cela que la médiatisation de la campagne électorale est partiale, plus précisément qu'aucune loi ne règlemente l'accès aux médias des différents partis en course. Sachant qu'en France, alors que la loi encadre précisemment le temps de parole des différents candidats à une élections, les journalistes trouvent que c'est une insupportable atteinte à leurs droits et trouvent des moyens de tricher, quand on ne règlemente pas, ça donne la situation québécoise. Concrètement, cela signifie que cette année 4 des 6 partis (je dis, 6, mais je sais même pas si le parti vert du Québec existe ou si c'est une légende en fait..) en compétition ont pu s'exprimer lors du "Débat des chefs", et que seulement 3 de ces 4 partis ont pu intervenir lors des "duels" organisés sur la chaîne TVA pour couvrir la campagne. Oui, parce que faire confiance à des chaînes de télévision privées pour maintenir la diversité de idées démocratique, ça marche vraiment bien.

Vous avez donc l'ambiance, nous pouvons reprendre :

Nous sommes donc ici en pleine campagne électorale, le scrutin est le 4 septembre prochain. Les affiches des candidats et candidates fleurissent sur les poteaux dans la rue, et on ne parle plus du mouvement social mais des élections imminentes. Et on s'inquiète du taux de participation - souvent faible - de la population en général et des jeunes en particuliers.

voilà, ça ressemble à ça des affiches électorales québécoises

Précisons que dans les milieux ou je traîne ces temps-ci (étudiants, très à gauche, anarchistes pour certains ), on tient un discours trés sévère sur ces élections-ci et sur le système électoral en général (pardon, sur "l'électoralisme", je suis nouvelle, j'apprends le vocabulaire). Je vous conseille à ce propose le documentaire Anarchroniques, diffusé hier soir dans un parc montréalais. La bande-annonce est visible ici, et je ne désespère par de mettre la main sur le film complet un jour prochain. C'est conçu comme une introduction aux mouvements anarchistes et libertaires du Québec, c'est très intéressant. L'argument principal de ces militants abstentionnistes, c'est que le système de démocratie représentative n'est ni représentatif ni démocratique, et que tout les partis en jeux soutiennent le système politique, idéologique, tel qu'il existe, sans vouloir le changer, ni même l'imaginer. Au mieux, il s'agit de l'aménager pour qu'il soit plus vivable, ce qui, pour eux, ne peut être un but en lui-même.

Si la critique me semble sévère, elle commence néanmoins a susciter quelques échos chez moi. Le fait de ne pas pouvoir voter après avoir suivi et vécu le mouvement étudiant, sachant que le gouvernement élu aura des conséquences sur ma vie sans que je ne puisse rien y faire doit y être pour quelque chose...passons.

Où veux-je en venir avec cette -interminable- introduction ? J'étais ce matin dans le métro, et mon attention s'est porté sur les publicité qui ornent les murs des stations et des wagons. Des grandes photos, assez désenchantées, aux couleurs pas franchement joyeuses ont attirées mon attention. Ça change des images survitaminés qui poussent habituellement à consommer. Je regarde donc de plus prés ces photos de panneaux de circulations avec des flèches qui vont dans des directions différentes, chaise d'école abandonnée, ou encore sièges de wagons de métro. Elles sont ornées de textes au ton définitif :  "L'heure des choix" (sur les flèches de circulations) "les absents ont toujours tort" (sur une chaise d'école abandonnée). 
C'est la campagne de la direction générale des élections du Québec pour inciter les gens à aller voter.
Bien.

Je la trouve nulle.

Les photos sont tristes. Elles ont un côté ville désenchantée. C'est pas que cette esthétique me déplaise, mais elle me semble assez maladroite pour donner envie au citoyens de faire quelque chose. Je trouve que ça donne surtout envie de se cacher, de se retirer de ce monde triste, vide, qui nous est montré. 
Les images sont sensée s'adresser aux citoyens, elles déshumanisent le vote : pas un visage humain (ni même une main, un pied ou un quelconque morceau de corps humain)...On souhaite inciter des individus à voter en leur montrant des objets inanimés. Là encore, j'ai un doute sur l'efficacité du message.
J'ai dit que les couleurs étaient moches, je le maintien. Je vous renvoie à la page de la DGEQ pour voir la vidéo sensée donner à la population l'envie d'aller voter.
....
....
ça c'est le temps que vous alliez voir
...
...


Vous ne voulez pas vous asseoir dans une salle obscure sur des sièges miteux pour écouter quelqu'un vous dire quoi faire ? Non ?
J'avais pas dit que c'était triste à mourir? On commence avec une musique d'apocalypse et on explique que la démocratie est en danger parce que les gens ne votent plus, et puis on explique que voter c'est avoir un pouvoir immense : dire oui à certaines choses et non à d'autres... (c'est ébouriffant d'ambitions, approuver ou désapprouver des "choses") le tout sur des images instragram-esque que je trouve, vraiment, je me répète, moches. Et sombres en plus, avec des images qui brûlent, genre fin du monde désenchanté..Je sais bien qu'on a définitivement fait une croix sur les lendemains qui chantent, mais vraiment ? On espère mobiliser les gens avec un discours aussi déprimant et moralisateur ?

Et une chaise abandonnée au milieu de nul part ? Ça ne vous donne pas envie de participer ?

Jamais ces campagnes ne disent précisément quels sont les contours du pouvoir du vote. Le vote est vertueux en lui-même, c'est une morale contemporaine, preuve que la démocratie fonctionne quel que soit le parti pour lequel on vote, et quel que soit la manière dont ledit parti agit une fois élu. 
Le mouvement étudiant a répété pendant des mois que la démocratie ce n'était pas "voter une fois aux 4 ans" mais une action quotidienne. Cette campagne dit exactement le contraire : le vote c'est l'expression démocratique unique et ultime. 
Sauf qu'il existe des partis qui sont contre la démocratie (je pense aux néonazis grecs qui sont entrés au parlement lors des dernières élections, par exemple) voter pour eux c'est maintenir la démocratie en vie ? Vraiment ?
Il existe aussi des partis, ou des représentants de ceux-ci qui sont élus sur des idées et qui en appliquent d'autres une fois au pouvoir..dans ce cas là (tellement fréquent que je ne sais pas quel exemple donner. C'est devenu tellement trivial que la formule "les promesses électorales n'engagent que ceux qui les croient" est devenue une ligne de conduite politique) le pouvoir de l'électeur a consisté à être victime d'un mensonge et à n'avoir aucune possibilité de sanctionner celui qui a menti, une démocratie comme ça, c'est étrange qu'elle ne fasse pas plus rêver, et ne donne pas plus envie d'y participer non ?
La pire illustration de cette campagne, c'est cette image de deux sièges de métro qui se tournent le dos, et qui sont sensés illustrer les options qui s'offrent aux électeurs :



Nous sommes dans un train (ce sont des sièges du métro de Montréal) dont nous ne contrôlons pas la direction, et il nous revient de choisir si nous voulons aller dans cette direction en regardant dans le sens du train, ou en regardant dans le sens inverse. Mais quel pouvoir extraordinaire ! Choisir son siège ! Je sais pas ou va ce train et on ne me demande pas mon avis là dessus mais j'ai le droit que dis-je, le privilège, de choisir mon siège!! Telle que vous me voyez là, je me retiens de jubiler et je manque de défaillir d'enthousiasme!

Sans rire ? Les concepteurs de cette campagne se sont dit qu'avec une représentation aussi limitée du pouvoir que représente le vote ils allaient amener les électeurs à courir en masse vers les urnes ?? C'est ..euh.. risqué comme pari ?

Si on veut vendre le vote comme un outil de pouvoir, on met l'électeur dans la cabine de pilotage d'un avion. On lui donne le pouvoir et le contrôle non ? (décidément, la communication et le marketing me seront à jamais étrangers). À titre de comparaison, lors de la dernière campagne présidentielle française, on a pu voir ceci pour inciter au vote. 


Je ne sais pas pour vous, mais je trouve la mise en scène plus intelligente, avec tentative de représentation de la société française et renversement du pouvoir.

Et puis on pourrait même, folie, s'interroger sur les causes de l'abstention. Questionner la réelle représentativité du mode de scrutin en vigueur, faire la comparaison entre les programmes politiques et leur réalisation, s'interroger sur la pertinence d'avoir des élus qui font de le politique leur carrière et qui peut-être, en perdent un peu de vue les effets concrets de leur politique sur l'ensemble de la population etc...
Mais bon, tout ça c'est partisan et surtout, ça oblige à nuancer le propos. Alors que ordonner "vote!" aux gens qui passent devant une affiche, ça a le mérite de la simplicité.

Pour en revenir aux sièges du métro, on donnera ceci dit à cette image le crédit du réalisme, involontaire probablement mais ne faisons pas la fine bouche. Parce qu'après tout, il est vrai que lorsque les orientation de politiques générales sont données par des traités internationaux signés sans contrôle de la population les marges de manœuvre des gouvernements élus sont trop faibles pour infléchir le fonctionnement global de la société. En Amérique du Nord, l'ALENA définie les règles économiques, et ainsi le fonctionnement social. On peut aussi penser en Europe aux différents traités de l'Union Européenne, au hasard Lisbonne, adopté après que la première version du texte - Traité Constitutionnel Européen - ait été rejeté par trois pays par voie référendaire : la France, les Pays-Bas et l'Irlande. 

Tiens, peut-être que c'est ça qui contribue à l'abstention ? L'impression - ou la certitude - des électeurs que leur vote, qu'on leur présente comme une prise de pouvoir, n'a finalement que peu de valeur quand les cadres généraux de l'économie sont déterminés hors de leur contrôle ? Que leur vote n'est pris en compte que lorsqu'il entérine des décisions déjà prises ?
Euh, si la démocratie vivante à ressemble à ça, on pourrait peut-être l'achever et commencer autre chose non ? enfin moi je dis ça...
 Peut-être que lorsque les gouvernements eux-même n'accordent que peu d'intérêt à la volonté de leur population (cf. la manière dont le PLQ a ignoré les revendications étudiantes des derniers mois, au hasard) ils affirment à la population en question qu'elle ne compte pas, qu'ils n'ont pas besoin de son accord pour exister, pour gouverner.

En conclusion de tout ça, je précise que je ne souhaite pas décourager ceux qui le souhaitent d'aller voter. Je ne pense pour ma part n'avoir manqué aucun scrutin français ou européen depuis mes 18 ans (ah si, les dernières élections cantonales dont, soyons franche, j'ignorais l'existence). 
François Ruffin, dans Fakir, défend ici une position médiane , qui me plaît bien, entre le vote comme ultime et unique action démocratique et le refus complet du vote comme refus de cautionner le système en place. Je vous invite à aller jeter un œil, au passage vous pourriez découvrir un journal sympa.



Mais je me demande sincèrement qui pense que l'on peut convaincre les citoyens d'aller voter en se contentant de leur faire la morale, sans jamais tenter de comprendre pourquoi ils ne votent pas.

edit 31/08 : photos prises et intégrées à l'article.

Ne soyons pas totalement mauvaise langue, la petite fleur au milieu du béton avec le "ne jamais renoncer" est sympa. Mais enfin le reste...




jeudi 7 juin 2012

Diplomatie de gravillon

Ouvrir le site de La Presse, c'est une déclaration d'amour à la procrastination. Glander sur les sites d'info, c'est une manière comme une autre de ne pas écrire la thèse (écrire des billets de blog aussi), mais au moins, on peut espérer y apprendre quelque chose.
La Presse, c'est autre chose. Depuis le début du conflit étudiant, à part quelques chroniqueurs, le journal affiche clairement son parti pris pour le gouvernement. Éditorialistes poussant le gouvernement à maintenir la ligne dure, sondages frauduleux en Une, un journal de qualité.. Tout ça pour dire que me promener volontairement sur ce site, c'est chercher désespérément un lieu ou ne pas travailler, en espérant y trouver une lecture amusante, c'est dire le niveau de détermination qui anime ma volonté de ne rien faire de constructif aujourd'hui.

Pourquoi cette longue introduction ? Hé bien pour introduire, justement, cet article. Nouvelle cruciale, le premier ministre canadien a été reçu par le nouveau président français.

Article en deux parties. On commence par le gros morceau, l'important, la raison de la rencontre : les positions économiques des deux chefs d'État. 
Harper est présenté comme «le chantre de la rigueur budgétaire»  (c'est normal, il est de droite ) et Hollande et le «partisan de la croissance» (ce qui doit donc tenir lieu de position de gauche). Pas de panique toutefois, tout le monde parvient à se mettre d'accord puisque, de la bouche de François Hollande : «Nous partageons ce double principe : nous devons avoir plus de croissance mais pour avoir plus de croissance, il faut aussi plus de stabilité, c'est ce qui sera discuté au G20». 

Une fois ces grandes différences politiques exposées, la seconde partie de l'article, (qui fait à peu prés le même nombre de mots) s'intéresse aux subtilités du protocole.
On apprend alors que Stephen Harper est arrivé à pied, que François Hollande a marché sur le gravier de l'Élysée, que les deux hommes se sont retrouvés à mi-chemin.
On obtient en exclusivité la réaction d'un photographe «vieil habitué des lieux», grâce à qui on apprend que c'est une scène inhabituelle :  «En 30 ans d'Élysée, je ne me souviens pas avoir vu un dirigeant étranger arriver à pieds»

Est-ce que cet article méritait un post de blog ? Peut-être pas, mais n'oublions pas que, d'une part, je n'ai aucune envie de me pencher sur ma thèse. Et puis surtout, cet article insipide m'a bizarrement semblé digne d'intérêt. 

Dans sa composition en premier lieu : 50% de fond, 50% de forme sur la rencontre. 
Je trouve déjà la proportion gênante, mais peut-être ais-je mauvais esprit.

Le souci, c'est qu'à la lecture de ce bref texte, j'ai eu l'impression d'en apprendre plus sur les questions de protocole que sur les positions politiques des élus. Une vague opposition croissance VS rigueur posée en ouverture de l'article résolue 150 mots plus tard. Une conclusion en forme d'élipse qui nous mentionne que «La situation en Syrie, en Iran et le prochain sommet de Rio sur le développement durable et les changements climatiques ont aussi été évoqués.». Comme si ces sujets ne méritaient pas de développement, comme si la position canadienne sur le protocole de Kyoto ou la côté vas-t'en-guerre de Harper, face à la volonté de Hollande de faire revenir les troupes française d’Afghanistan,  ne méritaient pas quelques questions. 
Mais à la fin de cet article, on en sait plus sur le gravier de la cour de l'Élysée.

C'est pas du journalisme, c'est un exercice d'enfumage.

Il est fort possible que la déclaration de Hollande n'ai pas donnée beaucoup plus d'informations, mais c'est pas le boulot des journalistes de poser des questions ? Et si c'est une déclaration à la presse sans questions, ça ne serait pas le rôle de celui qui rapporte la situation de le préciser ? De dire que justement, on aurait aimer des précisions sur tels ou tels points qui ont été laissés de côté par les chefs d'État ?
Non, à la place on sait que Harper est allé donner une conférence devant des drapeaux "unifoliés"et que Hollande a parlé seuls aux journalistes (est-ce une indice d'une relation diplomatique tendue ? Ou pas ? Bordel à quoi ça sert d'avoir des journalistes informés si personne ne nous décrypte ça? ).

Mais c'est vrai, malgré des positions politiques qui s'affichent opposées, Hollande et Harper semblent si facilement trouver un terrain d'entente, peut-être que ce miracle suffit à aveugler les journalistes..


dimanche 26 juin 2011

Osez ne pas se tirer une balle dans le pied !

Si vous ne l'avez pas encore vue dans la rue, vous l'avez peut-être vue sur internet, je parle de la dernière campagne de l'association Osez le Féminisme : Osez le Clito!

affiche de la campagne Osez le clito! 2011


Cette campagne fait débat dans le milieu féministe. On assiste donc, sur des blogs féministes, à des tirs à boulets rouges sur cette campagne "agressive", "pas prioritaire" (Isabelle Giordano dans service public, sur France Inter, 20/06/11), "avec une affiche moche"... 
C'est toujours triste de voir des féministes reprendre plus ou moins consciemment les arguments des antiféministes. Parce que les féministes agressives, l'aspect "non prioritaire" des questions féministes dans le débat politique, c'est tout de même des grands classiques de l'antiféminisme!

En fait, ce qui est reproche à cette campagne, c'est de venir de l'association Osez Le Féminisme, qui serait une officine éléctorale du Parti Socialiste. Je met un conditionnel parce que d'après ce que je lis, ces "accusations" ne sont pour ainsi dire jamais étayées de preuves. La porte-parole est certes membre du PS, mais comme l'association compte quelques membres tout de même, dans plusieurs villes du pays, ramener l'association d'OLF à la seule personnalité de sa porte-parole est peut-être un peu rapide.

Pour être honnête, je n'ai pas la moindre idée des liens entre Osez le Féminisme et le Parti Socialiste (ou tout autre parti politique, d'ailleurs), mais j'ai bien envie de dire "et alors?"... (Un parti républicain de centre gauche, qui a des chances d'accéder au pouvoir dans un an si il se débrouille bien, serait associé à une association féministe? Euh, je cherche le scandale là...)

Ce que je vois d'Osez le Féminisme, c'est une association qui en quelques années à réussi à poser des questions féministes - autre que les représentations des femmes dans la pub- sur la place publique, chose qu'on avait pas vu en France depuis une vingtaine d'années tout de même, en touchant un large public. Des réunions et des manifestations de femmes, qui se regroupent pour parler de leur place dans la société et en revendiquer une meilleure. Des femmes qui se rassemblent et qui débattent de sujets politiques et féministes! Et en tant que féministes on cracherait là dessus ?

On leur reproche de surfer sur le travail mené depuis des années par d'autres : les travaux sur le clitoris sont menés depuis 10 ans par des chercheuses et des médecins, le site vie de meuf est une copie de sexisme ordinaire ) Tout ceci n'est pas faux, mais OLF réussi à amener ces débats sur la place publique, à leur donner une aura médiatique, ce qui est aujourd'hui nécessaire pour faire passer le moindre message...le pragmatisme ne fait pas rêver, mais ce serait dommage de s'en priver non ?

Le féminisme d'OLF est trop sage parce qu'il est abolitionniste (contre le prostitution) et contre la GPA (Gestation Pour Autrui, les mères porteuses quoi) ? Peut-être, peut-être pas, après tout ces sujets font débat au sein du mouvement féministe dans son ensemble, comment une association pourrait représenter toutes les variantes du féminisme sans se contredire ?

Je comprend parfaitement que pour des militantes informées, Osez le Féminisme puisse ressembler au féminisme pour les nuls (trop caricatural ici, pas assez engagé là) et soit donc forcément décevant. Mais, scoop, beaucoup de femmes NE SONT PAS FÉMINISTES. Pour elles, "féministe" c'est une insulte, et tout nos débats sur les multiplicités des facettes du genre, ou encore l'excision symbolique que sont les planches anatomiques des sexes féminins représentés sans clitoris, elles peuvent très bien 1/ ne pas les connaître, 2/ ne rien en avoir à carrer. Et c'est à elles qu'il faut parler, sous peine de devenir (demeurer?) un groupuscule sans pouvoir, mais ou on resterait bien au chaud entre nous. 

Le féminisme concerne toutes les femmes, pas uniquement celles qui lisent Christine Delphy avec un surligneur à la main pendant leurs vacances (Et je vous assure que ça, c'est une super lecture de vacances...à alterner avec le dernier Fred Vargas si vous y tenez), pas uniquement celles qui sont hyper impliquées dans les droits des prostituées et des transgenres. OLF vise un public large, pas assez engagés peut-être au yeux des militantes de longue date, mais un des principaux obstacle à la définition de l'identité féministe aujourd'hui, au fait d'être capable de dire "je suis féministe", c'est l'isolement dont on souffre. Seule face à son écran, parcourant blogs et forums, on trouve bien évidemment de quoi construire ses théories, affiner ses points de vue, mais peut de gens avec qui en discuter dans la vraie vie. C'est une démarche pro-active, et tout le monde n'a pas le temps, l'envie, ou l'idée de la mener.

Alors on ne reproche pas à une association féministe d'essayer de toucher le plus grand nombre de femmes. Et si on est pas satisfaite par la manière dont le débat est mené, on le dit, certes, mais on donne des liens pour aller plus loin. Alors si certains ou certaines sont intrigé-e-s par l'affiche Osez le Clito et se demandent si vraiment un clitoris ça ressemble à ce grand truc rouge, il faut aller lire Gaëlle-Marie Zimmerman et les entrailles de Mademoiselle. Et si on a un peu de temps, on regarde ce génial documentaire d'arte :  Le Clitoris, ce cher inconnu. 

Clitoris, modélisation 3D
Ah et puis il faut aussi lire Crepe Georgette aussi!

samedi 14 mai 2011

avortement dans les séries télé : y a de l'espoir!

Dans les entrailles de ce blog dort un brouillon de texte sur le traitement de l'avortement dans les séries télé.  Je l'avais laissé dormir dans un coin. Et puis hier, j'ai regardé le dernier épisode diffusé de Private Practice, série diffusée aux États-Unis sur ABC. Je me suis dit que ça pouvait faire l'objet d'un billet ici, sorte de complément au billet portant sur le site IVG, je vais bien, merci.

Ce premier texte partait d'un article paru sur le site des séries et des hommes, et recensait les différentes séries ou l'avortement était abordé, pour conclure que 
- soit l'avortement n'était jamais évoqué même lorsqu'il paraît évident (Gabrielle et Lynette dans Desperate Housewives
- soit la femme enceinte défend une position pro-choice, mais décide toujours de poursuivre sa grossesse (Miranda dans Sex and the City)
- soit l'avortement à lieu, mais, comme les filles de 343 salopes le dénoncent, la femme en souffre, compte les anniversaires de l'enfant qui aurait pu être etc... (Claire dans Six Feet Under)

L'auteur conclue à la couardise des scénaristes, ou leur fainéantise.
Or, on a peut-être ici enfin une position courageuse et originale, et ça vaut la peine qu'on se penche dessus.

Pour ceux qui ne connaissent pas la série, Private Practice,  il s'agit d'un spin-off de Grey's Anatomy, centré sur le personnage de Addison Montgommery-Forbe-Shepard, chirurgienne très brillante à la vie sentimentale désastreuse, qui quitte Seattle pour Los Angeles dans le but de redonner un sens à sa vie, en allant travailler avec d'anciens amis d'université dans une clinique privée spécialisée dans les problèmes de fertilité.
Bon, donc on part d'un soap, pour créer un autre soap, qui possède comme avantage sur le premier de se passer au bord de la mer, dans une ambiance de luxe. Au milieu de la petite dizaine de séries que je suis sur une base hebdomadaire, je me demande parfois pourquoi je continue à regarder celle-là, qui, sur le papier au moins, est tout de même assez faible, entre Dr House, Mad Men et Doctor Who. Mais en regardant l'épisode de cette semaine, je me suis dit que cette série valait la peine d'être regardée, et diffusée sur un network américain, pour les positions politiques qu'elle affiche finalement assez régulièrement.

La spécialité de la clinique Ocean Side permet en effet de poser des questions d'éthiques, à la télévision, au milieu d'un soap apparemment inoffensif. Dés le premier épisode, une femme dont le mari meurt d'une crise cardiaque en faisant un don de sperme veut être inséminé grâce à ce dernier don. Dans un autre épisode, une mère porteuse enceinte de triplés tombe dans le coma à cause justement de cette grossesse difficile : cas d'éthique, qui décide des décisions médicales ? Le mari de la mère porteuse ? Les futurs parents des triplés ? Et la question de l'avortement apparaît aussi de temps en temps, pas beaucoup,  mais au regard de la situation des États-Unis sur cette question, on ne peut que saluer l'initiative.

C'est la deuxième fois, en 4 saisons, que cette question est abordée de manière frontale.

En 2008 :
Saison 3, épisode 12, «Best Laid Plans».

La première fois, on mettait en scène la fille (Maya) d'une des médecins (Naomie) travaillant la clinique, qui était enceinte à 15 ans. Sa mère, catholique et surtout fervente pro-life, terrorisée par la situation, entraînait de force sa fille dans le bureau de sa collègue (Addison) pour la forcer à interrompre cette grossesse. 
La position contradictoire de la mère, ainsi que le violence de son action, donnait lieu à une discussion entre elle et ses deux collègues féminines (Addison et Violet), chacune ayant avorté plus tôt dans leur vie. Les deux collègues insiste sur la question du choix (qui doit être fait par la femme enceinte, pas par une personne tierce, y compris sa mère). On n'échappe toutefois pas tout à fait au discours sur les regrets inévitables, et la douleur à vivre une telle épreuve.
Plus tard, juste avant l'intervention, la jeune fille, complètement perdue, demande à son médecin (Addison) ce qu'elle doit faire. La scène dure 3 minutes, et pendant ces trois minutes, Addison expose, explique, que c'est son choix. Qu'à ce stade de sa grossesse, il ne s'agit en aucun cas d'une vie biologiquement indépendante de son propre corps, et qu'en conséquence, la loi californienne lui laisse toute latitude pour décider de l'issue de cette grossesse jusqu'à, je crois, 24 semaines.

Finalement, Maya décide de poursuivre sa grossesse et d'élever son bébé. C'était la conclusion logique si on additionnait "éducation familiale qui a gravé l'idée que l'avortement est un crime" + "intégration de la liberté de choix". Comme on fait un choix en fonction de nos repères politiques et moraux, une autre conclusion aurait été très étonnante.

C'est pour ça que j'était très colère quand, en cherchant des extraits vidéo de cet épisode, je suis tombée sur des édito enflammés de anti-choice, qui étaient emballés par cet épisode, trouvant que c'était un magnifique plaidoyer contre l'avortement. Vraiment, ils n'avaient rien compris, et c'était la confirmation que ces fanatiques là sont non seulement sectaires, mais stupides.

Apparemment, les scénaristes sont d'accord avec moi. Et, comme le message n'a pas été totalement compris la première fois, on repose la question cette semaine dans des termes beaucoup plus simples, et plus choquant surement pour les anti-choix (oui, "anti-choix", "pro-vie", je trouve ça vraiment trop flatteur comme titre). 

En 2011 :
saison 4, épisode 21, «God Bless the Child».

On a donc cette fois-ci une jeune femme, Patty, d'un peu moins de trente ans, enceinte malgré un premier avortement, raté par un médecin incompétent. Elle se rend compte qu'elle est encore enceinte à 19 semaines de grossesse. La voici devant un choix : continuer la grossesse, ou avorter, sachant que la procédure à ce stade la grossesse est plus lourde.
Cette fois, le positionnement politique de la série ne laisse aucun doute, comme on peut le voir en détaillant les rôles et actions de chacun des personnages impliqués au fil de l'épisode.

La femme :

Patty s'est tout d'abord rendue dans une clinique spécialisée, mais celle-ci était bloquée par des militants anti-choice, qui l'ont insultée et terrorisée. Malgré cela, elle s'est ensuite rendue chez un médecin privé pour avorter, et celui-ci rate.
Poursuivant des études supérieures (elle prépare un MBA de quelque chose), sans argent, elle ne veut pas de cet enfant. Et lorsqu'elle apprend qu'elle est malgré tout cela toujours enceinte, sa première réaction, c'est de demander à son médecin de mettre fin à cette grossesse.

Aprés un peu de temps de réflexion, elle revient à Ocean Side et demande cette fois à être admise pour un avortement. Elle tombe cette fois-ci sur une militante anti-choix (celle qui, il y a une saison, voulait forcer sa fille à avorter bien qu'elle soir persuadée que c'est un meurtre), qui, sa petite-fille dans les bras, lui déroule tout un discours visant à la convaincre de poursuivre sa grossesse, et d'élever le bébé. Déstabilisée, elle repart sans être admise.

Lorsqu'elle revoit à nouveau son médecin qui lui explique que quel que sera son choix elle la soutiendra, elle décide en effet d'avorter.

À travers le parcours de cette femme, on a une liste des difficultés que rencontre une femme adulte, en pleine possession de ses facultés mentales, pour exercer son droit à l'avortement. Sont montrées à la fois les méthodes immédiatement violentes des militants anti-choix, comme l'occupation des cliniques ou les insultes, mais aussi le versant présentable de leur action, le discours d'aide et de douce culpabilisation, qui n'est pas non plus montré sous son jour le plus favorable.

Le médecin : 

C'est toujours Addison. On sait déjà (si on a suivi la série, et c'est rappelé au cours de l'épisode) qu'elle a elle-même avorté deux fois, et qu'elle essaye désespérément de tomber enceinte. Mais on sait surtout qu'elle est un médecin qui pratique des avortements.

Elle tient un discours parfaitement cohérent à la fois à ses collègues, à sa patiente, et à sa collègue et amie Naomie qui tient ici le rôle de la militante pro-life.

À ces collègues, elle évoque sinon sa réticence, du moins son inconfort à l'idée de pratiquer un avortement tardif. Toutefois, elle défend sa patiente face à celui qui demande si elle utilise l'avortement comme contraceptif (Cooper), et face à son amie (Naomie) qui tout de suite renomme l'avortement tardif «avortement par naissance partielle», rappelant au premier que quand bien même ce serait le cas, en tant que médecins ils ne sont pas là pour juger, et à la seconde que le terme qu'elle emploie n'est pas neutre et qu'elle n'acceptera de discuter avec elle que si elle accorde son vocabulaire sur des définitions légales.

Dans les deux cas, elle a recours sinon à la loi, du moins à l'éthique, pour consolider sa position. Elle est appuyée par sa collègue Violet, qui rappel que c'est la cour suprême qui a tranchée en faveur du droit de la femme à choisir.

Face à sa patiente, elle commence par énoncer les faits «vous êtes toujours enceinte», «vous pouvez en effet interrompre cette grossesse mais il faut que vous sachiez en quoi consiste cette procédure qui est plus lourde que la première». Sans tenter de lui faire peut, elle ne cache pas à sa patiente les difficultés médicale, psychologiques ou morales qui peuvent se poser à elle.
Toutefois, si les détails semblent être violents, ils sont tout à fait cohérent avec l'attitude d'Addison : elle défend le droit de sa patiente à choisir. Or, pour pouvoir faire un choix éclairé, il faut avoir conscience de tout les paramètres.
Ceci posé, elle lui assure longuement et fermement que, quel que sera son choix, elle la soutiendra.


Ce discours-là est déjà courageux (je me répète) à la télévision américaine. Qui plus est sur un network (abc) qui est aussi la chaîne qui diffuse la trés conservatrice série Desperate Housewives.
Et je me demande d'ailleurs dans quelle émission française on a pu voir ce sujet abordé avec autant d'engagement, mais je ne connais finalement que très peu les séries françaises récentes. N'hésitez pas à compléter en commentaires.

Mais le discours qu'elle tient à Naomie est particulièrement fort. N'ayant pas trouvé cet extrait en ligne, je vous fait le récit de la scène. 

Addison, en tenue de bloc, se lave les mains, prête à intervenir sur sa patiente. Elle a le regard pensif, douloureux, mais on y décèle aussi de la colère.
Naomie, même tenue, est à côté d'elle. Elle lui demande si elle est sûre de ce qu'elle va faire.
Addison, les yeux dans le vague, dit que le bébé qu'elle aurait eu si elle n'avais pas avortée aurait aujourd'hui 6 ans, que ça aurait surement été une fille, qu'elle se serait appelé Ceyla. On sent sa douleur. 

Naomie : Comment peux-tu pratiquer cet avortement alors que tu as des regrets concernant le tien ?

Addison : Peut-être que c'était ma seule chance d'être enceinte. Mais malgré ça, pour moi, c'était la bonne décision à ce moment là.... Je ne prend pas ça à la légère Naomie, j'essaie de séparer ce que je veux d'un point de vue personnel, de ce que je dois faire professionnellement, et ça me tue. Je voudrais étrangler le médecin qui a raté ça au début. Ça vient de loin hein ? Mais pourquoi Patty ne peux pas avoir ce qu'elle veut ? Un avortement sécurisé et légal, sans jugement ? Pourquoi est-ce qu'elle doit repasser par ça, encore ? Pourquoi je dois passer par ça ? Je déteste ce que je suis sur le point de faire mais je soutien le droit de Patty à choisir. Ce n'est pas assez de n'avoir qu'une opinion sur ce sujet. Parce que dans une nation de plus de 300 millions de personnes, il y a seulement 1700 (seventeen hundred, c'est bien 1700 ?) médecins qui pratiquent de avortement. Et je suis l'un d'entre eux."

Avec un tel discours, appuyé sur des bases légales rappelées tout au long de l'épisode, la position pro-choix est clairement mise en valeur. Les militants anti-choix sont ou des fanatiques terrorisant les femmes, ou tiennent le discours de Naomie, complètement décalé par rapport à ce que veux Patty. Sans diaboliser cette dernière (après tout, tout ce monde là doit pouvoir coexister au sein du même pays), on évalue son discours pour ce qu'il est : une opinion. Or, le discours d'Addison avant l'opération insiste sur le fait qu'une opinion ne fait pas tout.
Si on n'est pas débarrassés du discours des regrets et des comptes d'anniversaire, il me semble que c'est peu de chose par rapport à la position politique affichée, surtout dans un pays ou certains souhaitent rendre légal le meurtre de médecins pratiquant des avortements.

Enfin, même si Addison Montgomery est un personnage de fiction, et qu'elle n'est donc pas un des 1700 médecins qui pratiquent des avortement aux États-Unis, l'actrice joue un rôle finalement non négligeable sur le sujet. 
Elle fait, depuis 2008, l'objet de pression de la part de certain groupes anti-avortement, puisque son personnage représente la position libérale qu'ils refusent. Mais Kate Walsh s'est aussi publiquement prononcée pour l'abandon du programme d'éducation sexuelle portant sur l'abstinence, au profit d'un véritable cours d'éducation sexuelle. J'ai aussi trouvé une vidéo d'elle pour la promotion du planning familial américain. On l'avait aussi aperçu dans le clip Yes We Can en 2008. 
Et il a quelque chose de rassurant à se dire que non seulement la fiction peut diffuser des idées, mais que même hors du script, les acteurs peuvent continuer à porter ces idées là.

lundi 18 avril 2011

Je vais bien

Bon, au moins, j'avais bien prévenu que ce blog allait être très calme pendant quelque temps, ça se vérifie...

Si je vous raconte ma vie, ça risque d'être quelque peu ennuyeux. Je suis arrivée en France, et suis donc passé d'une fin d'hiver québécois qui ressemblait furieusement à un hiver français, à un été précoce. En clair, que je suis passée de la neige qui tombait derrière les fenêtres de la bibliothèque aux heures de glandouille dans l'herbe en quelques jours, et que suis encore tout euphorique de ce changement. (Là, mes 3 lecteurs européens se disent que oui, bon, il fait beau quoi, et les 4 Canadiens me haïssent.)

L'autre activité de mon existence actuelle (hormis me choper des allergies au soleil, question d'équité cosmique) consiste à prendre dans les 500 photos d'archives par jours, activité ô combien épanouissante, vous en conviendrez (en plus, ça fait MAL au dos).

Rien de bien passionnant, vous en conviendrez. Je vais donc plutôt relayer cet appel, intitulé je vais bien, merci, de la part des filles des 343 salopes.

Point histoire :

Le manifeste des 343, comme le rappel Wikipédia (j'ai des sources fantastiques) est une pétition, parue dans le Nouvel Observateur en 1971. Rédigé par Simone de Beauvoir, le texte réclame, tout simplement, le droit à l'avortement. Il est signé de 343 femmes, dont des personnalités telles que Catherine Deneuve, Françoise Sagan ou encore Nadine Trintignant.
Pourquoi « salopes » ? C'est une blague parue dans Charlie Hebdo la semaine suivante qui fait que le qualificatif est resté.
Ce texte est un élément important du combat féministe pour le droit à l'avortement en France, dans les années 1970 (droit obtenu en 1975).

Or, même si on dispose en France depuis 1975 du droit à l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), ce n'est pas encore facile. Les médecins manquent (ceux qui pratiquaient l'avortement par militantisme arrivent aujourd'hui à l'âge de la retraite), il n'y a pas vraiment de relève, pour différentes raisons. D'une part, l'IVG est un acte médical qui n'est valorisé ni socialement (« médecin avorteur » est un titre qui se porte mal en société) ni financièrement. D'autre part, les médecins n'y sont pas formés. La loi de 1975 permettant de surcroît au médecin de ne pas pratiquer cet acte sous couvert de la « clause de conscience », cette fameuse clause sert parfois d'échappatoire pour ne pas apprendre le geste médical (jugé inintéressant et/ou peu lucratif).
Et puis, dans un monde où aujourd'hui la contraception est plus facilement disponible, et où la lutte pour la libération des femmes est devenue celle de la parité, la question de l'avortement fait un peu désordre... on n'aime pas que les femmes y aient toujours recours... Et se multiplient, d'année en année, des discours qui commencent par affirmer bien haut que non non et non, on ne reviendra pas sur le droit à l'IVG mais que tout de même, toutes ces femmes qui avortent chaque année, c'est bien triste... que ça doive être un véritable drame psychologique pour elles. Non, que C'EST (forcément et obligatoirement) un DRAME dont elles ne se remettront que difficilement (si elles s'en remettent) !

Et aujourd'hui :

C'est contre ce discours là que le manifeste des filles des 343 s'élève, c'est ce que signifie le titre : j'ai avorté, et je vais bien, merci. L'idée, c'est que l'avortement est un droit, une option, et que ça ne signifie pas forcément traumatisme. Que parfois, c'est la bonne solution, et qu'on ne la regrette pas.

Alors comme ce discours, qui fait de l'avortement un drame dans toutes les circonstances, est un truc assez pervers, qui sous couvert de sollicitude donne de l'eau au moulin des mouvements pro-life, ce serait sympa d'aller faire un tour par . Les centres IVG ferment en France, faute de moyens, de personnels, de soutien politique. Ce genre de liberté est fragile.

Ensuite, si vous avez envie de rester dans le sujet, vous pouvez lire deux bouquins de Martin Winckler. Le Chœur des femmes, 600 p qui se lisent vite vite vite et qui donnent la pêche, et La Vacation, qui est beaucoup plus court, mais qui se lit beaucoup moins vite, parce que parfois, il faut reprendre son souffle.

Si la partie histoire vous intéresse plus, je vous recommande chaudement Naissance d'une liberté, de Xavière Gauthier.

Il y a aussi l'émission Du Grain  Moudre qui se demandait, le 11 avril dernier, si l'Église accordait - ou non - de plus en plus de place aux mouvements pro-vie. Émission que j'ai trouvé très intéressante, et qui me réconcilierait peut-être avec Caroline Fourest.

Voilà, moi qui voulais simplement faire un lien vers une pétition, j'ai encore pondu un article interminable... Sinon je viens de voir que la page Du Grain à Moudre est submergée (enfin, submergée, les commentaires de France Culture quoi) de commentateurs qui ont trouvé Carolien Fourest extrémiste et que l'avortement, c'est un crime. Il semble que le sujet attire les trolls, peut-être verrais-je les premiers débarquer ici. Mais bon, en guise d'avertissement, j'ai pas beaucoup de temps ces jours-ci, et donc absolument aucune patience pour ce genre d'activité. En clair, soyez sages, sinon je coupe :)

lundi 21 février 2011

Coup monté

Je suis allée voir la semaine dernière Inside Job, et en suis ressortie avec quelques idées en tête que je poste ici. 

Pour ceux qui n'en auraient pas entendu parler, il s'agit d'un film documentaire revenant sur les causes de la crise financière qui a éclatée en 2008, et qui a provoqué la crise économique dans laquelle nous pataugeons actuellement. 
Le film commence en Islande, pays ébranlé ô combien par cette crise, après avoir été un cas « pur » de dérégulation bancaire, une sorte de laboratoire expérimental de la financiarisation de l'économie. En gros, l'Islande à un PIB (donc, « fabrique ») 10 milliards de dollars/an, et en à perdu environ 110 (oui, milliards de dollars) lorsque ses banques se sont effondrées. 
Les auteurs interviewent les responsables islandais qui, faisant le constat d'une finance islandaise totalement corrompue (les avocats responsables de la régulation étaient embauchés par les banques qu'ils devaient contrôler s’ils s'avéraient bons, à un salaire nettement supérieur à celui que l'État leur offrait, par exemple) répliquent aux questions — faussement — naïves que c'est un phénomène mondial, « Vous avez bien le même problème à New York non ? »
De là, nous partons pour Wall Street dont le film tente de décortiquer les rouages. Parmi tout ce que l'on apprend pendant ces 2 h (et lorsque l'on a, comme moi, jamais suivi le moindre cours d'économie durant ses études, on apprend beaucoup) je retiens disons 5 points.

La schizophrénie de la droite conservatrice.

La dérégulation de la finance à lieu sous la présidence de Reagan. Les années 80 marquent vraiment une rupture dans le monde de la finance. Un des responsables interviewés raconte qu'un de ses amis, trader au début des années 80, avait du mal à boucler ses fins de mois, en quelques années, il s'est mis à gagner des millions... et était persuadé que c'était du uniquement à son intelligence.
Un autre responsable (oui alors non, je n’ai pas noté les noms, ni les fonctions. Malgré mes névroses universitaires, je ne vais pas encore au cinéma avec un carnet de notes.), un autre responsable donc, raconte qu'il était président d'une banque d'investissement avant les années 80. Les banques d'investissement, qui sont donc celles qui font des opérations bancaires internationales, n'étaient à l'époque que des associations d'hommes fortunés, qui mettaient chacun une partie de leur capital en jeu. Dans la mesure où il s'agissait de leurs portefeuilles, ils ne prenaient pas de risques inconsidérés. L'interviewé explique ainsi qu'il gagnait alors pour ce travail 45 000 $/an (adapté au cours actuel, disons que ça donnerait 60 000... 70 000 $/an, ce qui reste raisonnable, et sans commune mesure avec les montants actuels, qui se chiffrent en dizaine de millions). Bon, je soupçonne cette vision de la finance ante-Reagan d'être un peu idéalisée pour les besoins de la démonstration, mais l'écart est tel que l'on peut retenir un simple fait : on a changé de monde.
C'est donc la droite conservatrice qui a initié la dérégulation de la finance (en résumé très rapide, autorisé les banques à utiliser l'argent de leurs clients — vous, moi — pour leurs opérations bancaires internationales). Donc autorisée des banquiers « bons pères de famille » à faire des paris (parce que ça ressemble tout de même beaucoup à des paris, les placements en bourse) avec de l'argent qui ne leur appartient pas... Bon, question de vertus, c'est moyen tout de même.
L'Administration Clinton a continué joyeusement dans la foulée, et l'Administration Bush a accéléré les choses, notamment avec le marché immobilier ouvert aux spéculations.
Dans le film, on voit les traders de Wall Street, et on apprend leur consommation importante de cocaïne et de prostituées. À propos de la cocaïne, des études récentes mettent en évidence, grâce à l'IRM du cerveau, que c'est la même zone qui est stimulée par le fait de gagner de l'argent que par la prise de cocaïne. Amusant non ? Les dépenses sont passées en notes de frais, comme en témoigne la responsable d'une entreprise spécialisée dans les « services personnalisés » (une maquerelle quoi).
Quel que soit votre regard sur la toxicomanie ou la prostitution, vous ne trouvez pas, disons, ironique, que ces soit la même droite conservatrice et religieuse (Bush est un born again, dont la rhétorique religieuse a été soulignée mainte fois pendant ses mandats présidentiels) qui fabrique et encourage un milieu aussi éloigné de leurs valeurs ?
Deux possibilités, soit ils sont totalement schizophréniques, soit parfaitement hypocrites. Je vous laisse choisir.

Le choc des chiffres des bonus des traders et celui des salaires chinois

Ça rentre dans la catégorie de l'indécence. Durant tout le film, s'affichent régulièrement à l'écran les montants qui sont versés aux différents banquiers, traders et autres experts financiers. Il y a tellement de zéros que l'on ne sait plus ce que l'on lit. Devant de tels montants, on ne sait plus si ce sont des versements mensuels, annuels, exceptionnels, parce que c'est pour beaucoup plus que ce que l'on gagnera en une vie. On lit donc 1 000 000 $, 35 000 000, 450 000 000 $ ou 20 000 000 000 $, on en vient a penser que celui qui a été payé 35 000 pour une expertise économique s'est fait avoir. Et puis on arrive dans les ateliers chinois (vous savez, les méchants Chinois qui volent le travail des occidentaux). Victimes de la crise, les Américains consomment beaucoup moins. Conséquence, la Chine perd des débouchés pour sa production, et ferme ses ateliers. Une jeune femme interviewée explique qu'elle gagne, dans cet atelier, beaucoup d'argent, bien plus qu'elle ne pourrait en gagner en travaillant à la campagne : 70 à 80 $ par mois. Et qu'elle s'inquiète de la fermeture prochaine de l'atelier où elle travaille.
Ce n’est pas comme si on ne le savait pas. Mais la superposition des deux mondes, irrémédiablement liés, est violente. Je cherche un commentaire brillant pour conclure ce paragraphe, je ne le trouve pas. En fait, la superposition des chiffres parle d'elle-même.

Les Américains sont idiots et méchants, les autres responsables sont modérés, et sous la domination américaine.

Si vous avez cliqué sur le lien que j'ai placé plus haut, vous êtes arrivé sur la présentation du film par le site allociné, qui annonce comme acteur dans le film Matt Damon (qui fait la voix off), Dominique Straus Kan et Christine Lagarde. Bon, on les voit en tout et pour tout 5 minutes dans tout le film, mais le site est français, on va tout de même pas vous mettre en avant les responsables américains ou islandais hein.

Mais comme je suis française, je sais un peu qui sont ces deux personnages. Dans le film, ils représentent la voix de la modération, la volonté de contrôle des banques. Dominique Strauss-Kahn parle des banquiers comme des personnages cupides, que l'État et les institutions internationales doivent contrôler. Christine Lagarde représente la raison, le calme, et la peur face aux décisions américaines.

Dominique Strauss-Kahn est un des ténors du parti socialiste français. Il représente l'aile droite du parti. De 1997 à 1999, il est ministre de l'Économie et des Finances du gouvernement Jospin. Durant ce mandat, c'est lui qui signe les documents amenant la privatisation de différentes d'entreprises d'État (France Télécom, ou l'on vit très bien depuis d'ailleurs) et met la France en conformité avec les directives européennes sur la concurrence libre et non faussée. Je comprends bien que les directives européennes limitent, une fois promulguées, la latitude des gouvernements nationaux, qui ne peuvent plus vraiment s'y opposer. Toutefois, je ne me souviens pas qu'on ait beaucoup entendu le ministre des Finances de l'époque dire que ses mains étaient liées, que donc il signait, mais qu'il y était fermement opposé. 
Vous me direz que pendant son mandat, j'avais entre 12 et 14 ans, et que ma mémoire peut me jouer des tours. Certes.
Mais, depuis 2007, il est directeur du Fonds Monétaire International, qui n'est tout de même pas l'institution internationale qui prône le plus la règlementation des marchés par les États...
Bref, le présenter comme chantre de la règlementation me pose quelques problèmes. Et j'aime bien la synthèse qu'en fait Martin Vidberg.

Christine Lagarde est quant à elle ministre déléguée au commerce extérieur de 2005 à 2007, ministre de l'Économie, de l'Industrie et de l'Emploi de 2007 à 2010, et depuis novembre 2010, ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie. Ministre clef de Nicolas Sarkozy, elle soutient donc le programme économique d'un candidat qui a soutenu pendant sa campagne présidentielle que les placements du type subprime étaient une excellente idée, sur le modèle de celui appliqué aux États-Unis (voir pour les réussites de cette politique les zones résidentielles à l'abandon qui parsèment le territoire américain.)

C'est probablement parce que le film est avant tout destiné au public des USA, et que démonter les rouages américains était déjà bien suffisant que les auteurs ne nuancent pas vraiment les propos des étrangers (je peux le faire pour les Français, pas pour les Islandais ou les responsables de Singapour). On leur pardonnera facilement, parce que leur travail au niveau des États-Unis est impressionnant, et qu'on ne pas parler de tout en deux heures. Pour des nuances sur l'Europe, je crois qu'un documentaire du journaliste Jean Quatremer traite le sujet, mais je n'ai pas eu l'occasion de le voir.

La corruption des gouvernements

Pendant 2 h, on est assis-e dans un fauteuil, et on nous explique ce qui a amené tranquillement, mais surement la finance internationale à la crise de 2008. Il y a des personnes responsables. Des individus, qui ont pris des décisions, choisi une orientation économique dangereuse, pour beaucoup en conséquence de cause. Certains ont poursuivi cette politique même une fois la crise entamée. Des coupables quoi.

Ils sont clairement identifiés par les auteurs du documentaire. Pourtant, aucun d'entre eux n'est aujourd'hui l'objet de poursuites pour escroquerie.

Mieux. Pendant sa campagne présidentielle, Barack Obama a répété longuement sa ferme volonté de réglementer la finance. Pourtant, les décisions de son administration sont pour le moins timides. En regardant de plus près, on remarque que l'ensemble de son gouvernement économique est composé des mêmes individus qui étaient en charge de l'économie sous Bush, et pour certains sous Reagan.

Que ces individus soient encore présents à tous les postes clefs, malgré la crise économique mondiale, qu'ils ont provoquée ; et malgré l'orientation politique d'Obama qui, sans être gauchiste, se démarque de celle de Bush, est effrayant. La démocratie est une illusion, et malgré le cataclysme de 2008, on ne peut rien faire.

Le film se clôt sur l'image de la statue de la Liberté, et la voix off, qui nous prévient que le pouvoir a été confisqué par cette élite financière, et qu'ils dépenseront sans compter pour le conserver, nous exhorte à ne pas nous laisser faire. Que ce ne sera pas simple, mais que certaines choses valent qu'on se batte pour elles. C'est encourageant, moins grandiloquent que les superproductions que l'on peut voir au cinéma, mais terriblement plus efficace, parce que..Ben parce que c'est réel.

Brûler les départements de sciences économiques au napalm... (Rooo ça va, je plaisante. Quoique..)

Ce dernier point, j'y tiens beaucoup, parce qu'il illustre une question que j'ai entendue formulée par Frédéric Lordon, et qui depuis me revient régulièrement en tête : qu'est-ce qui justifie l'existence des économistes ?

Les sciences économiques font parties des sciences humaines. Nature que les économistes passent beaucoup de temps à essayer de faire oublier, parce qu'ils refusent d'être associés aux historiens (yeurk), philosophes (brrr) ou encore littéraires (pfff) qui peuplent les facultés de sciences humaines. C'est vrai, quelle personne raisonnable, vivant dans le monde réel, voudrait être associée aux hippies gauchistes qui peuplent les facultés des Arts et Sciences ?
En tant que membre de la grande communauté anarchogauchiste que forment les historiens, je réponds en moyenne une fois par semaine à la question « à quoi ça sert ? » lorsque j'explique sur quoi porte ma thèse, et une fois de temps en temps, lorsque l'interlocuteur est vraiment en forme, « À quoi tu sers?»

Je suis prête à parier que l'on ne pose pas cette question aux étudiants en sciences économiques.

On reproche aux historiens (par exemple) de ne pas être ancrés dans la réalité, de travailler sur des sujets inutiles et sans action sur le monde. On nous reproche de travailler sur une matière beaucoup trop instable (l'humain) pour prétendre à une expertise quelconque sur la société.

Les théories économiques qui ont prôné la dérégulation de la finance s'appuient sur l'idée que le marché se régule tout seul. Idée sympathique, mais qui n'a jamais été prouvée en aucune manière. De plus, l'application de ces théories montre plutôt que non, la main invisible du marché n'existe pas. 
Elles ont aussi permis aux banques d'emprunter largement au-delà de leurs moyens (revoir l’exemple islandais)
Les sciences économiques ont permis la naissance de ces fameux « produits complexes », qui permettent de vendre des produits financiers vérolés en toute impunité, en les mélangeant à des produits financiers de meilleure qualité.
Bref, pour le rapport à la réalité des sciences économiques, on repassera.

Maintenant, sont-ils utiles ? Qu'apportent ces théories ? Parce que certes, ils ont une action sur le monde. Les différentes économistes interrogées, professeurs pour la plupart dans les universités de l'Ivy League, occupaient tous, jusqu'à la crise, des postes de consultant généreusement payés par des banques ou des compagnies d'assurances. [Chose amusante, lorsque les auteurs du film demandent à ces professeurs s’ils ne voient pas dans ces « ménages » une occasion de conflits d'intérêts, ils feignent de ne pas comprendre, à croire qu'ils ne se sont jamais posés la question.]. Ils ont donc une action sur le monde, et ne demeurent pas dans la tour d'ivoire universitaire. Mais dans la mesure où leur action sur le monde paraît plus néfaste que bénéfique, on pourrait se poser la question de la légitimité de ces sciences économiques ? Ou au minimum, la légitimité de leur pouvoir, et de leur rayonnement ?